L'île aux fleurs


Les êtres humains se distinguent des autres animaux par le téléencéphale hautement développé, par le pouce préhenseur, et par le fait d’être libres.

Ilha das Flores
Brésil, 1989
De Jorge Furtado
Scénario : Jorge Furtado
Avec Jślia Barth, Paulo José, Ciēa Reckziegel
Durée : 12 min

Merci à Michel pour la vidéo


Les japonais se distinguent des autres êtres humains par la forme de leurs yeux, leurs cheveux noirs et leurs noms caractéristiques. Le japonais en question s’appelle Suzuki. Les êtres humains sont des animaux mammifères, bipèdes, qui se distinguent des autres mammifères comme les baleines, ou bipèdes comme la poule, principalement par deux caractéristiques : le téléencéphale hautement développé et le pouce préhenseur.

Le téléencéphale hautement développé permet aux êtres humains d’emmagasiner des informations, de les mettre en relation, de les ordonner et de les comprendre. Le pouce préhenseur permet aux êtres humains un mouvement de pince des doigts. Celui-ci, à son tour, permet une manipulation de précision. Le téléencéphale hautement développé, allié à la capacité de faire un mouvement de pince avec les doigts, donna à l’être humain la possibilité de réaliser d’innombrables améliorations sur sa planète, entre autres, de cultiver des tomates.

La tomate, contrairement à la baleine, à la poule et au japonais, est un végétal. Plante de la famille des solanacées, la tomate commença à être cultivée pour ses qualités alimentaires à partir de 1800. La planète Terre produit environ 61 millions de tonnes de tomates par an. Monsieur Suzuki, bien que travaillant environ 12 heures par jour, n’est responsable que d’une partie infime de cette production. L’utilité principale de la tomate est l’alimentation des êtres humains. Monsieur Suzuki est un japonais, et donc un être humain. Cependant, monsieur Suzuki ne plante pas des tomates dans l’intention de les manger. Presque toutes les tomates produites par monsieur Suzuki sont livrées à un supermarché en échange d’argent.

L’argent a probablement été créé à l’initiative de Gygès, roi de Lydie, grand royaume d’Asie Mineure, au septième siècle avant Jésus Christ. Jésus Christ était un juif. Les juifs ont le téléencéphale hautement développé et le pouce préhenseur. Ce sont donc des êtres humains. Jusqu’à la création de l’argent, l’économie se basait sur l’échange direct. La difficulté d’évaluer la quantité de tomates équivalant à une poule, et les problèmes de l’échange direct de poules contre des baleines ont été les motivations principales de la création de l’argent. Depuis le troisième siècle avant Jésus Christ, n’importe quelle action ou objet produit par les êtres humains, fruit de la conjugaison des efforts du téléencéphale hautement développé et du pouce préhenseur, de même que toutes les choses vivantes ou non vivantes sur la Terre, tomates, poules et baleines, peuvent être échangés contre de l’argent.

Pour faciliter l’échange de tomates contre de l’argent, les êtres humains ont créé les supermarchés. Madame Anette est un bipède, mammifère, catholique apostolique romain. Elle a le téléencéphale hautement développé et le pouce préhenseur. Par conséquent, c’est un être humain. Elle est venue dans ce supermarché pour, entre autres choses, échanger son argent contre des tomates. Madame Anette a obtenu son argent en échange du travail qu’elle effectue. Elle utilise son téléencéphale hautement développé et son pouce préhenseur pour échanger des parfums contre de l’argent. Les parfums sont des liquides normalement extraits des fleurs et qui donnent aux êtres humains une odeur plus agréable qu’au naturel. Madame Anette n’extrait pas le parfum des fleurs. Elle échange avec une entreprise une quantité déterminée d’argent contre des parfums. Après quoi madame Anette fait du porte à porte pour échanger ses parfums contre une quantité un peu supérieure d’argent. La différence entre ses deux quantités d’argent s’appelle le profit.

Longtemps interdit aux catholiques, le profit aujourd’hui est libre pour tous les êtres humains. Le profit de madame Anette est inférieur à celui d’une entreprise, main il est suffisant pour être échangé contre un kilo de tomates, et deux kilos de viande. En l’occurrence, de porc. Le porc est un mammifère comme les êtres humains et les baleines, cependant quadrupède. Il sert d’aliment aux japonais, aux catholiques et autres êtres humains. A l’exception des juifs. Les aliments que madame Anette a échangés contre de l’argent, lui-même échangé contre des parfums extraits des fleurs, seront totalement consommés par sa famille en l’espace d’un jour. Un jour, c’est l’espace de temps que met la planète Terre pour effectuer un tour complet sur son axe. La moitié d’un jour, c’est midi. La famille est la communauté formée par un homme et une femme unis par le lien matrimonial, et par les enfants nés de ce mariage. Quelques tomates que monsieur Suzuki a échangées contre de l’argent, et qui à leur tour ont été échangées contre l’argent que madame Anette a obtenu grâce au profit dû à l’échange de parfums extraits des fleurs ont été transformées en sauce pour la viande de porc.

Une de ces tomates, que madame Anette n’a pas jugée bonne pour la sauce, a été mise aux ordures. Les ordures, c’est tout ce qui est produit par les êtres humains dans une conjugaison d’efforts du téléencéphale hautement développé et du pouce préhenseur, et qui, selon le jugement d’un être humain déterminé, n’est pas bon pour la sauce. Une ville comme Porto Alegre, habitées par plus d’un million d’êtres humains, produit environ 500 tonnes d’ordures par jour. Les ordures attirent tous les types de germes et bactéries qui, à leur tour, sont la cause de maladies. Les maladies nuisent sérieusement au bon fonctionnement des êtres humains. Même quand elles ne provoquent pas de maladies, l’aspect et l’odeur des ordures sont extrêmement désagréables. C’est pour cela qu’on amène les ordures dans des endroits déterminés, très loin, où elles peuvent librement salir, sentir mauvais, et attirer des maladies.

A Porto Alegre, un de ces endroits choisis pour que les ordures sentent mauvais, et attirent des maladies, s’appelle ’’l’île aux fleurs’’. Une île est une portion de terre entourée d’eau de tous côtés. L’eau est une substance inodore, insipide et incolore, formée par deux atomes d’hydrogène et un atome d’oxygène. Les fleurs sont les organes reproducteurs des plantes, généralement odorantes et de couleur vive. Des fleurs odorantes on extrait des parfums, comme ceux que madame Anette échangea contre de l’argent qu’elle échangea pour des tomates. Il y a peu de fleurs sur l’île aux fleurs. Il y a, par contre, beaucoup d’ordures, et parmi elles la tomate que madame Anette jugea n’étant pas bonne pour la sauce de la viande de porc. Il y a aussi beaucoup de porcs sur l’île.

La tomate que madame Anette jugea inadéquate au porc qui allait servir d’aliment pour sa famille peut devenir un excellent aliment pour le porc et sa famille, selon le jugement du porc. Il faut rappeler que madame Anette a le téléencéphale hautement développé, alors que le porc n’a pas même de pouce, et encore moins préhenseur. Le porc a cependant un propriétaire. Le propriétaire du porc est un être humain, avec le téléencéphale hautement développé, le pouce préhenseur, et de l’argent. Le propriétaire du porc a échangé une petite quantité de son argent contre un terrain sur l’île aux fleurs. Il est ainsi devenu propriétaire du terrain.

Un terrain est une portion de terre qui a un propriétaire et une clôture. Ce terrain où les ordures sont déposées a été clos pour que les porcs ne puissent en sortir, et pour que les autres êtres humains ne puissent y entrer. Les employées du propriétaire du porc séparent des ordures les matières d’origine organique qu’ils jugent adéquates à l’alimentation du porc. D’origine organique est tout ce qui un jour a été vivant, sous la forme animale ou végétale : les tomates, les poules, les porcs, les fleurs et le papier sont d’origine organique. Ce papier par exemple a été utilisé pour l’élaboration d’un contrôle d’Histoire à l’école Notre-Dame-Des-Douleurs et soumis à l’élève Ana Luiza Nunez, un être humain. Un contrôle d’histoire teste les capacités du téléencéphale d’un être humain de se souvenir des données qui se réfèrent à l’étude de l’Histoire. Par exemple, ’’Qui fut Gengis Khan ?’’ ;’’Quels étaient les deux fleuves de la Mésopotamie ?’’ Se souvenir, c’est vivre.

Quelques matières d’origine organique, comme les tomates et les contrôles d’Histoire, sont données au porc comme aliment. Ce qui a été considéré inadéquat à l’alimentation des porcs sera utilisé pour l’alimentation de femmes et d’enfants. Les femmes et les enfants sont des êtres humains, avec le téléencéphale hautement développé, le pouce préhenseur, et sans argent. Ceux-ci n’ont pas de propriétaire, et pire encore : ils sont nombreux. Parce qu’ils sont nombreux, ils sont organisés en groupes de dix par les employés du propriétaire du porc, et ont la permission de passer à l’intérieur de l’enclos. A l’intérieur de l’enclos, ils peuvent prendre tous les aliments que les employés du propriétaire du porc ont jugés inadéquat pour le porc. Les employés du propriétaire du porc ont stipulé que chaque groupe d’êtres humains a cinq minutes pour rester à l’intérieur de l’enclos afin de ramasser les matières d’origine organique. Cinq minutes, c’est 300 secondes. Depuis 1958, la seconde est définie comme étant équivalente à 9 192 631 770 cycles de radiation d’un atome de césium. Le césium est une matière non organique trouvée dans les ordures de la ville de Briana.

La tomate, plantée par monsieur Suzuki, échangée contre de l’argent avec le supermarché, échangée contre l’argent que madame Anette a échangé contre des parfums extraits des fleurs, refusée pour la sauce du porc, jetée aux ordures, et refusée par les porcs comme aliment, est maintenant disponible pour les êtres humains de l’île aux fleurs. Ce qui place les êtres humains après les porcs dans la priorité de choix des aliments, c’est le fait de n’avoir ni argent, ni propriétaire. Les êtres humains se distinguent des autres animaux par le téléencéphale hautement développé, par le pouce préhenseur, et par le fait d’être libres. Libre est l’état de celui qui jouit de liberté.

’’Liberté’’ est un mot que le rêve humain alimente. Il n’existe personne qui l’explique, et personne qui ne le comprenne.



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