La paix - une pièce maîtresse dans le taïjiquan

 

Remarque 1
J
’ai hésité avant de publier ce billet car il est non seulement difficile à comprendre pour ce qu’il est mais aussi parce qu’il a moins de pertinence pour qui n’a jamais fréquenté notre école. Bien que ces propos pourraient profiter à tous, ils s’adressent d’abord aux élèves avancés et encore plus aux professeurs.


Remarque 2
Ce billet figure dans la catégorie TECHNIQUE, car il s’agit bien d’éclairer un fonctionnement concret et technique du taïjiquan. Ce texte n’est ni un plaidoyer pour la paix ni un éloge de la paix ni des réflexions sur le thème de la paix, mais une mise en contexte sur une aspect technique avancé du taijiquan, le fruit d’une tradition millénaire validé par plus de 30 ans d’approfondissement du taïjiquan et corroboré par plus de 70 ans d’expérience de vie. Ce texte ne concerne ni la spéculation philosophique ni un étalage d’états d’âmes ni un appel à des valeurs ou à une morale ni de la fiction ou du divertissement. Il a été composé uniquement dans l’optique d’aborder correctement le constituant zhì (détails) de la méthode des Treize constituants (détails). Autrement dit, il s’agit ici d’exécuter correctement un savoir faire et non d’élaborer un savoir ou d’exprimer une opinion. Pour la différence entre savoir et savoir-faire (détails).

Dans ce qui suit, vous trouverez beaucoup d’explications ce qui n’est souvent pas nécessaire pour exécuter correctement les techniques que nous enseignons, mais dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une grande technique avancée importante et celle-ci requiert une mise en contexte détaillée pour éviter de se retrouver les pieds dans les plats.   

La paix est une pièce maîtresse dans le taïjiquan. Elle est introduite implicitement sans même la nommer dès le début de l’apprentissage et explicitement pour les élèves très avancés. La paix est non seulement utile mais absolument essentielle au taïjiquan. 

Omettre la paix dans le taïjiquan ressemble à omettre le levain dans la fabrication du pain. Mélanger, pétrir, laisser reposer et cuire est un long processus qui, même s’il est bien fait, sans levain, ne donne jamais du pain, car rien ne lève.

Omettre la paix dans le taïjiquan revient à bâtir un moulin à vent au fond d’une caverne ou à construire un paquebot au sommet d’une très haute montagne. 

Disons d’emblée que la paix qui nous intéresse concerne notre corps, notre esprit et notre personne (l’ego). Les trois sont interreliés et sont interpellés directement dans le taïjiquan.

Voyons comment :

  • Éveiller le corps
    L’éveil du corps s’effectue avec du mouvement (le système locomoteur), de la respiration (le cardio-vasculaire), de la détente (le système musculaire), de l’alignement (système squelettique) et du Qi (système nerveux qui recouvre la sensibilité et le fonctionnement du cerveaux). 
  • Pacifier le corps
    Les techniques particulière du taïjiquan d’éveil du corps entraînent sa pacification, ce qui favorise son fonctionnement naturel, facilite une saine alimentation, un sommeil réparateur, une meilleure résistance aux maladies, etc. De plus, la conscience habite chaque partie du corps qui devient un tout et non plus un collage de concepts hérités des connaissances scientifiques qui circulent dans nos pensées.
  • Éveiller l’esprit 
    Parce que dans notre approche l’esprit et le corps ne cessent de se côtoyer, l’esprit s’imprègne du monde concret. Il sort des élucubrations du rêve et des fantasmes de l’imagination, il échappe aux marécage des opinions pour s’appuyer sur la substance des faits, il éloigne des errements du mental pour développer une familiarité de ce qui est.  
  • Pacifier l’esprit
    La façon d’aborder les techniques du taïjiquan entraînent l’éveil de l’esprit et sa pacification qui mène à la clarté des idées, qui éloigne les pensées parasites et les erreurs de jugement. L’esprit unifié prend sa place dans le délicat ensemble corps-esprit.
  • Unifier et pacifier l’ego
    Voici le véritable sujet du présent texte : pacifier l’ego, et ce n’est pas une mince affaire. L’éveil et la pacification du corps et de l’esprit aident à la pacification de l’ego, mais cela n’est pas suffisant en soi. De là découle des mesures additionnelles décrites dans les lignes suivantes. 

La difficulté tient au fait que l’ego est à la fois l’observateur et l’observé. En d’autres termes, il est relativement facile de négocier avec les sens et les pensées, mais quand il s’agit de l’ego, celui-ci ne peut négocier correctement avec lui-même. On le comprend facilement si on essaye de jouer aux cartes aux dames, aux échecs ou à tout autre jeu avec soi-même. Que ferait une seule équipe de hockey à qui on demanderait d’occuper les deux côtés de la patinoire ? L’auto-diagnostique dans le domaine médical s’avère problématique pour les mêmes raisons. Un autre écueil, mais de taille, réside dans le fait que l’ego est un protecteur et un guerrier. Alors, laisser l’ego s’occuper de la paix revient à laisser le renard s’occuper du poulailler et demander au loup de garder les moutons.

La recherche et l’établissement de la paix dans le taïjiquan s’effectue selon trois paliers :

  • dans le monde
  • dans l’école de taïjiquan
  • dans sa vie personnelle.

La paix dans le monde

Depuis toujours il m’apparaît que nous vivons à une époque et dans un lieu privilégié. Puis, voilà que j’en trouve la confirmation dans le propos de Michel Serre, un philosophe membre de l’Académie Française. En résumé, voici ce qu’il dit : « les faits le démontrent,  nous vivons une époque douce. » Et il précise, ce qui avait aussi attiré mon attention, que cette douceur va à l’encontre de l’opinion populaire, pour la simple et bonne raison que l’on entend régulièrement le contraire, la paix ne fait pas une bonne nouvelle.

Voici quelques unes de ces réflexions :

  • Nous vivons un moment unique dans l’histoire, nous sommes en paix depuis 70 ans, quelque chose qui n’a pas eu lieu depuis… la Guerre de Troie qui se situe il y a un peu plus de trois mille ans.

  • Tapez sur Internet « cause de mort dans le monde » et vous trouverez que la dernière cause de mort dans le monde, et loin derrière toutes les autres, vous trouverez : guerre, violence, terrorisme.

  • À partir des années 1950 et 1955, la médecine a connue une transformation unique, un bond en avant phénoménal dans son histoire. Par exemple, éradication de maladies infectieuses comme la variole qui a causé par le passé des dizaines de millions de mort. Constitution d’un arsenal impressionnant contre la douleur. Résultat le plus important : la croissance vertigineuse de l’espérance de vie. À venir jusqu’à récemment, on pouvait espérer vivre jusqu’à 25 ans. Aujourd’hui, on parle de 84 ans pour une femme et de 79 ans pour un homme.

  • Depuis peu, les modes de transports permettent des déplacements qui se comptent en minutes là où ils prenaient des jours et qui se comptent en heures là où ils prenaient des mois. Toutes les régions du monde sont connues et accessibles, des montagnes les plus élevées aux endroits les plus inhospitaliers tels les déserts, le pôle Nord et le fond des océans. De plus nous sommes engagés sérieusement dans l’exploration spatiale. Tout cela ouvre d’immenses possibilités.

  • Les nouvelles technologies (internet, robotique, intelligence artificielle) rendent la vie de plus en plus facile et agréable.

La vidéo suivante de Michel Serre élabore sur la vie douce de notre époque et ses propos sont émaillés de détails pertinents et savoureux.


Michel Serres : Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l’histoire

Voici pour le monde en général, mais quand est-il du monde qui nous entoure ?

Particulièrement dans notre pays et spécialement à notre époque, la vie se déroule en douceur. Tandis que dans certaines régions de la planète on éprouve encore des difficultés alimentaires, économiques et politiques, ici tous mangent à leur faim, ici tous ont un toit sur la tête, ici règne une démocratie, une des premières de l’époque moderne dans le monde, un état de droit, la liberté d’expression et un espace sécuritaire. Non seulement le lieu où nous vivons est doux, mais notre époque aussi est douce, ce qui n’était pas le cas il y a à peine deux ou trois générations. Partout sur la planète, la vie d’avant 1900 était d’une extrême rudesse. La mortalité infantile était élevée, la douleur était monnaie courante, l’espérance de vie était minime et seul les plus forts survivaient au prix d’un dur labeur. Regardez les photos de familles de nos grands parents... Avec de rares exceptions, tous étaient amaigris avec la fatigue inscrite dans les traits du visage et des nombreuses marques d’usure prématurées. Ainsi, le lieu et l’époque où nous sommes est un « Âge doux ».

Un mot qui résume la vie d’ici aujourd’hui : la paix.

On pourrait se questionner sur l’anxiété grandissante chez les individus, malgré la paix. Une partie de la réponse pourrait provenir de l’individualisation qui ne cesse de s’accroître et qui augmente d’autant sa distance avec le monde et le fait paraître plus vaste. Ce qui faisait alors dire, à Blaise Pascal au XVII e siècle : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Il y a aussi le fait que dans le confort qui découle de la paix, la plus faible activité du corps fait que l’esprit en mène plus large et son détachement du corps peut l’entraîner dans des errements et susciter la peur. D’autre part, l’ego qui manque de carburant devant la paix pourrait facilement subir le syndrome du sevrage. En parlant des gens qui ont la vie facile et paisible et qui angoissent, Michel Serre raconte avec un sourire que son grand-père paysan Gascon disait : « Ils se plaignent d’aise ». 

Nous savons que l’être humain a une bonne capacité d’adaptation, mais que cela demande un certain temps. Tout changement, même pour des bonnes choses, doit être introduit graduellement. Par exemple, cesser brusquement des habitudes fortes d’alcool et de tabac entraîne de graves malaises. Quand la paix se présente rapidement et intensément, il peut y avoir des résistances qui la repousse. Par exemple, certaines personnes placés dans un petit boisé paisible vont jusqu’à paniquer. Ce qui explique la nécessité de l’introduction progressivement de la paix, telle celle qui peut se produire dans une école de taïjiquan, ce que nous verrons dans les lignes qui suivent.     

On pourrait objecter que la paix dans le monde n’est jamais vraiment complète et totale, il y a des conflits dans plusieurs pays...
Cependant, tout indique que la probabilité d’un conflit mondial de l’envergure des guerres 14-18 et 39-45 semble presque nulle. Un ciel étoilé est quelquefois caché par des nuages, n’empêche qu’il est toujours là.

Aujourd’hui, alors que la paix existe dans le monde, un premier objectif consiste à bien s’imprégner de ce fait au point d’en avoir l’absolue conviction pour libérer complètement notre esprit d’un doute important qui entrave la paix. L’information correcte joue un rôle clef pour dissiper les doutes et ainsi, la paix de l’esprit débute sérieusement. Mais attention, même si le monde réel est en paix, si le monde fictif qui nous entoure ne l’est pas, pour le corps et l’ego la paix n’existe pas. Si on s’abreuve de nouvelles qui nous disent le contraire, si on s’adonne au visionnement, à des lectures, à des activités ludiques qui disent le contraire. Même si l’esprit peut faire la part des choses, le corps et l’ego prennent tout au premier degré sans distinctions. Par exemple le visionnement d’un film de violence peut amuser l’esprit mais va indéniablement stresser le corps et assurément exacerber l’ego dont le rôle est de gérer les conflits. 

L’histoire nous apprend que dans les traditions anciennes d’où provient le taïjiquan, les carences de paix dans le monde obligeaient à créer une réplique réduite du monde avec les attributs de la paix, ce qui n’est plus nécessaire aujourd’hui si on vit dans le monde réel et non dans la fiction qu’on nous présente partout. Siddhartha Gautama, le Bouddha, enseignait souvent dans le calme de la forêt. Dans le yoga traditionnel aux Indes, l’Ashram, un ermitage en un lieu isolé et paisible, dans la forêt ou la montagne, a toujours été une solution à l’absence de paix. En Chine, la solution des taoïste était la grotte, la montagne ou un lieu discret à l’écart de groupes humains importants difficilement en paix.

Ce qui est nécessaire aujourd’hui, maintenant que la paix règne pour vrai dans le monde, consiste à se tenir éloigner des fiction qui disent le contraire sinon, le corps et l’ego, de par leur nature, seront incapables d’y adhérer.  

Vue dans son ensemble, la démarche décrite dans ce billet avance que la paix dans la société en général favorise la paix dans la société réduite qu’est l’école qui favorise à son tour la paix dans l’existence individuelle qui est le but ultime.

 

La paix dans l’école de taïjiquan

Il est intéressant de noter que la paix dans l’école de taïjiquan, à l’instar de la paix dans le monde est peut-être la chose la plus méconnue et en même temps la plus importante, car d’une part, la paix dans le monde apporte un tout nouveau mode d’existence aux humains sur la Terre et d’autre part, la paix dans l’école permet un accès au zhì, le constituants le plus difficilement accessible du taïjiquan.

Le zhì est l’avant dernier des treize constituants du taïjiquan quand on les place en ordre croissant d’importance. C’est celui que l’on aborde après de longues années. Le premier constituant est la forme (un enchaînement de mouvements lents) qui rassemble les postures (perfectionnements millénaires dont l’ensemble constitue la forme), qui révèlent les manœuvres (rythmes de la posture et de la forme) qui contiennent les phases (segments du rythme). Celles-ci ouvrent la porte à la détente, la respiration, le mouvement, l’alignement et le Qi (énergie vitale). Ceux-ci à leur tour permettent le shì (intention Naturelle), qui entraîne le (action Naturelle) qui invite le zhì (état Naturel) qui finalement libère le xìn (le Naturel).

Il est important de noter que le zhì se prépare dès le début et tout au long de l’apprentissage avec la paix. Le professeur n’en parle pas, ce qui ne serait pas très utile, mais il l’installe concrètement dans l’école. Sans un déroulement dans la paix durant l’apprentissage, il manquerait une couleur essentielle, ce qui en dernier ressort rendrait le zhì stérile. La paix n’est pas seulement quelque chose de souhaitable mais de vraiment indispensable. Tout doit être mis en œuvre pour instaurer et maintenir la paix.

En pratique, voici ce dont il s’agit :

  • L’atmosphère de l’école est paisible.
    L’apprentissage ne vise pas la personne mais la vie sous-jacente. Il est donc impératif d’apaiser l’ego afin de rejoindre les fondements du vivant. L’ego a son importance, il existe pour notre protection. Il convient donc d’apaiser l’ego, sans le dresser par la discipline, sans le décourager par les difficultés, sans l’infantiliser par la facilité, sans l’accroître par la concentration, sans l’endormir par la musique ou un flot de paroles et sans le nourrir avec un miroir et un enseignement théorique. Au contraire, fournir quelques explications, ménager des silences, chercher par le corps, avec le corps et dans le corps... avec la participation de l’esprit. Enrichir l’ego, le développer, l’alimenter, le corriger, le gérer, etc. tout ceci appartient à ce qu’on appelle le développement personnel qui a ses mérites, mais cela ne nous concerne  pas.

  • La paix se reflète dans l’organisation de l’école.
    Le climat de paix provient en premier lieu du fonctionnement général de l’école et de chacune des classes qui se présente avec une structure légère, des modalités peu contraignantes, sans charte, ni règlement, ni hiérarchie autre que celle du professeur qui enseigne avec aisance et décontraction, mais avec rigueur et sans compromis ce qui a longuement mûri durant ses longues années de formation.

  • L’enseignement dans l’école est concrètement ancré dans les techniques.
    Il y a bien des explications et des évocations théoriques, jamais faites pour elles mêmes mais uniquement pour mieux effectuer la technique. Les connaissances pour elles-mêmes sont une nourriture pour l’ego. Il ne s’agit pas d’enrichir les connaissances mais strictement d’améliorer un certain savoir-faire et une certaine familiarité de ce qui est. Pour en savoir plus sur la différence entre savoir et savoir-faire (détails).

Vois comme la lumière qui entre du dehors par ce trou du mur s’étend dans le vide de cet appartement, et s’y éteint paisiblement, sans produire d’images. Ainsi les connaissances abstraites doivent s’étendre dans la paix, sans la troubler.
Tchouang Tseu (Zhuang Zi)

  • Les échanges entre les personnes sont feutrés.
    Le choc des ego étant déjà amoindri grâce aux relations interpersonnelles limitées de par le fonctionnement de l’école, il convient aussi d’éliminer ou de limiter les débats, les controverses, l’expression intense d’opinions, de sentiments et d’émotions, les confrontations, les querelles, les agitations excessives et les animosités... toutes manifestations de l’ego. Non pas qu’il faille condamner de telles actions qui existent pour assurer notre survie, mais le point de départ du taïjiquan est la paix avec soi, la paix avec les autres et la paix avec le monde. Dans une école de taïjiquan règne un petite touche d’impersonnel, l’ego peut ainsi apprendre à réduire son activité avant de la reprendre, tel un muscle qui apprend à se relâcher avant de se contracter à nouveau. 

Pour être un humain revenu à l’état de nature, il faut avoir renoncé à l’amitié des humains, et à tous les petits moyens qui servent à la gagner et à l’entretenir. Il faut être devenu insensible à la vénération et à l’outrage ; se tenir toujours dans l’équilibre naturel. Voilà la voie des Sages.
Tchouang Tseu (Zhuang Zi)

  • Il est impératif de s’éloigner de toute compétition.
    Pour les mêmes raisons que précédemment, on devrait exclure la recherche d’excellence, de dépassement, de performance et de compétition qui caractérisent la société d’aujourd’hui. Aussi convient-il d’éliminer les versions modernes de tuishou (pousse-main) et les tournois du taïjiquan tant prisé par certains qui s’y rattache. Aussi, oublier toutes ces notions de guerrier intérieur et de combat avec un ennemi imaginaire que certains affirment faire partie du taïjiquan. Il serait insensé d’alimenter ainsi un conflit avec soi-même et d’éloigner la paix. N.B. Il ne s’agit pas non plus de nier l’importance de la compétition et de la performance dans les domaines où elles s’appliquent, mais ceci ne concerne pas le taïjiquan.

Pour être un humain revenu à l’état de nature, il faut être indifférent, avant de faire un effort, avant d’agir ; de sorte que l’effort, l’action, sortant du non-effort, du non-agir, soient naturels. Pour jouir de la paix, il faut tenir son corps bien en ordre. Pour que les esprits vitaux fonctionnent bien, il faut mettre son cœur (心, xìn) bien à l’aise. Pour toujours bien agir, il ne faut sortir de son repos que quand on ne peut pas faire autrement. Voilà la voie de la paix.
Tchouang Tseu (Zhuang Zi)

  • La paix découle aussi de l’environnement immédiat.
    En société, la paix est presque impossible, entre la hiérarchie, la morale, les lois, les valeurs, les jugements, les comparaisons, etc. Certaines études montrent que le simple fait de passer quelques temps assis dans un parc, dans les bois ou sur une plage induirait la paix et serait bénéfique. Dans cet esprit, le lieu des cours se présente si possible avec une ouverture sur le ciel, agrémenté de plantes, sans miroir et sans musique et avec un certain dépouillement. À l’opposé, la musique, le miroir et certaines décorations ramènent imperceptiblement à un contexte où chacun doit respecter des règles, être sur ses gardes et peut même être appelé à se défendre.

  • La paix dépend du mode d’intervention du professeur.
    Celui-ci qui émaille le déroulement du cours d’exemples et de références simples et amusants et même de quelques pirouettes ou clowneries. Le but étant de ranimer les dormeurs et de canaliser les ardents… tout en restant dans la paix.

  • L’apprentissage débute et se déploie avec l’établissement de la paix.
    Il ne s’agit pas de prêcher la paix mais de créer une atmosphère de paix, subtilement, hors des mots et des explications. Une fois en place, et seulement à cette condition, l’enseignement du taïjiquan peut fructifier.

Par le charme de sa conversation, le pacifique fait oublier aux siens les affres de la misère et les rend résignés. Par son ascendant moral, il fait oublier aux grands l’élévation de leur rang et les rend humbles. Il fraternise avec les petits, et converse avec les grands, donnant à chacun ce qu’il peut comprendre, et gardant le reste pour lui. Sans parler, il remplit son entourage de paix. Sans prêcher, il la met en pratique.
Tchouang Tseu (Zhuang Zi)

  • Ce que la paix du taïjiquan n’est pas.
    La paix du taïjiquan ne découle pas d’un choix social, moral, spirituel, religieux, philosophique, intellectuel, politique ou simplement personnel, mais d’une modalité de l’apprentissage.

    La paix du taïjiquan se démarque de la paix sociale de Gandhi, spirituelle du Dalaï Lama, fraternelle de Elie Wiesel, antiraciste de Haile Selassie, religieuse de Mère Teresa, non violente de Martin Luther King, réconciliatrice de Nelson Mandela, stratégique de John Fitzgerald Kennedy et celle philosophique de Baruch Spinoza.

    En contrepartie, quelque soit la forme qu’elle prend, la paix reste la paix, la paix est universelle.

  • Il y a des instincts utiles qui peuvent nuire à la paix.
    L’Humain, comme beaucoup d’espèces animales, possède plusieurs modes de fonctionnement qui sont exclusifs les uns par rapport aux autres. Il y a entre autre le mode proie et le mode prédateur, deux réflexes profondément incrustés dans la faune du vivant dont les êtres humains. Le mode proie est le premier réflexe, celui qui permet de protéger la vie des dangers qui peuvent parfois être mortels. Observez un chat placé dans un nouvel environnement, voyez comment il est rassemblé sur lui-même et aux aguets, prêt à se défendre ou à s’enfuir. Le mode proie est un empêchement à la paix, il aiguillonne l’ego. Le mode prédateur, est un prolongement du mode proie et permet de protéger la vie en évitant la mort par attrition. Quand le mode proie a remplit son rôle, le mode prédateur est le réflexe suivant qui prend la place. Le mode prédateur est aussi un empêchement à la paix, il mobilise l’ego. Le mode paix apparaît uniquement quand le mode proie et le mode prédation s’estompent. En gros, les conditions élaborées dans une école de taïjiquan devraient permettre d’atténuer les modes proie et prédateur.

    Il y plusieurs types de prédation. Par exemple, la jungle d’autrefois a été entre autre remplacée par la Toile (le Web ou World Wide Web) et les réseaux sociaux. Malgré les immenses avantages de l’Internet, on y trouve de nombreuses entraves à la paix. Les fauves d’aujourd’hui se cachent sous de nouvelles  formes : dépendance, atteinte à la vie privée, atteinte à la réputation, lapidation populaire, leurre de personne, cyberintimidation, cybercriminalité, virus informatique, spam (pourriel), arnaques, désinformation, troll.

Quand l’apprentissage du taïjiquan s’effectue dans la paix, on assiste à une progression significative. Le corps, l’esprit et l’ego en bénéficient.

La paix dans l’école dépend principalement du professeur, son rôle est de l’installer. Quand l’élève s’aperçoit que la paix fait défaut, celui-ci n’a qu’une solution : la fuite. L’alternative sera une immense perte de temps.

La paix dans le monde et la paix dans l’école favorise la paix dans l’existence mais ne peut l’accomplir réellement. L’ego ne peut lui-même instaurer la paix pour lui-même, des grands moyens sont nécessaires.

 

La paix dans l’existence

La paix dans le monde et la paix dans l’école de taïjiquan peuvent grandement contribuer à la paix dans l’existence qui elle seule est indispensable à l’expression complète du Naturel et l’aboutissement du taïjiquan.

Dans le zhì, constituant des plus avancés dans le taïjiquan, les sens, le mental et l’égo apparaissent tels des écrans encombrants que certaines techniques que nous ne traiterons pas ici peuvent aider à dissiper. Il convient de préparer le terrain afin d’effectuer correctement ces techniques avancées et particulièrement celles qui concernent l’ego.

Des études récentes montrent que l’ego portrait (selfie) cause cinq fois plus de mortalité que le requin.

L’ego a un rôle important à jouer dans la protection de notre existence qu’il est aussi capable d’abrégé (mieux que le requin même), mais dans le taïjiquan, il devient un immense obstacle, un obstacle qu’il faut apprendre à contourner sans le perturber. Il y a plusieurs techniques spécifiques de taïjiquan qui concernent le zhì, et celles-ci viennent s’ajouter à toutes les autre techniques du taïjiquan, mais toutes ne peuvent être qu’un sentier vers la porte du zhi, une porte qui ne peut s’ouvrir que d’elle même. Alors, que faire ?

Même en supposant que la paix du corps et la paix de l’esprit sont en place, cela ne signifie pas que la paix de l’égo le soit. 

Au départ, force est de constater que l’ego ne peut être convaincu facilement de la paix. La paix ce n’est pas son affaire il est là pour notre protection, son domaine est la rivalité, le conflit, le combat, la guerre, son terrain d’action de prédilection est la société. Il faut rejeter dos à dos certaines prétentions qui d’une part considèrent que l’ego est un allié pour la paix et d’autres part qu’il faut détruire l’ego.  

Il est donc important de s’armer de patience et de prendre son temps car l’ego a raison de jouer son rôle tant que la paix n’est pas une réalité concrète dans notre vie. Il n’y a donc qu’une seule avenue possible. Bien qu’utiles, la paix dans le monde et la paix dans l’école ne suffisent pas, parler de la paix et vouloir la paix ne suffit pas non plus, bien comprendre sa nécessité et même l’accepter sans réserve ne suffisent pas d’avantage.

Finalement, il ne reste qu’à instaurer la paix pour vrai dans notre existence.

Il est donc nécessaire que pour moi, la vie ne soit pas un problème. Il y a d’une part les petits problèmes quotidiens qui apparaissent sans cesse et que je maintiens pour ce qu’ils sont, c.-à-d. petits et sans conséquences graves pour la paix. Puis il y a les problèmes plus sérieux qui doivent être adressés avant qu’ils ne dégénèrent et ne perdurent pour empoisonner la paix. Cela comprend notre existence matérielle (abris protection, nourriture), notre santé, nos relations intimes, personnelles et sociales. Il faut tout régler ou du moins mettre en œuvre ce qui est possible puis accueillir et accepter paisiblement le reste. C’est à ce prix que l’ego baisse sa garde et permet une ouverture.

Déjà dans l’antiquité, on s’intéressait aux nécessités de la paix, de la tranquillité. Par exemple, il y a deux mille ans, voici ce que Sénèque disait :  Or la liberté ne consiste pas à ne rien tolérer ; détrompons-nous : être libre, c’est mettre son âme au-dessus de l’injure ; c’est se rendre tel, qu’on trouve en soi seul la source de ses plaisirs ; c’est se détacher de l’extérieur, pour ne point passer sa vie dans l’inquiète appréhension des rires ou des propos de tout venant. [...] Je t’ai montré, cher Sérénus, les moyens de conserver à l’âme sa tranquillité, de la lui rendre, de résister à la subtile contagion des vices. Sache bien toutefois qu’aucun de ces moyens n’est assez puissant pour préserver ce fragile trésor, si une active et continuelle vigilance n’entoure notre âme toujours prête à faillir.

Prélude et fugue en ut dièse mineur (BWV 849), Jean-Sébastien Bach.

Jean-Sébastien Bach est le monstre sacré, le père de la musique, le compositeur vénéré à l’unanimité et l’auteur du livre Saint des musiciens classiques, le Clavier bien tempéré dont on peut entendre ici un extrait. Malgré une existence parfois tumultueuse, la paix sereine est un de ses thèmes favoris.

Mais plus concrètement, que pouvons-nous faire ? C’est là qu’intervient l’art de la résolution de problème.

ART DE LA RÉSOLUTION DE PROBLÈME

En premier lieu, agir promptement. Tout ce qui traîne s’incruste et devient plus difficile à faire disparaître. 

En second lieu, si le problème dépasse clairement nos compétences, nous submerge ou nous enlève tous nos moyens, il faut, si cela existe, recourir ou demander de l’aide à des personnes ou des professionnels qualifiés. Cela inclus le système de santé, les services sociaux, le système de police et le système de justice ou autre ainsi que les tous les métiers et professions qui vont du plombier à la coiffeuse et de l’interprète au comptable. La mise en marche d’une solution déclenche simultanément un glissement vers la paix.

Troisièmement, si le problème repose sur nos seules épaules, il convient d’établir la distinction entre un faux problème et un vrai problème.

1) LE FAUX PROBLÈME

Ne pas hésiter à remettre en question les idées reçues, et c’est à dire tout ce que l’on sait. Par exemple, la réalité de l’époque douce que nous vivons permet de faire disparaître un problème parce qu’il n’existe tout simplement pas. S’il en est un de taille qui gâche la paix c’est bien celui-là. Avec la même vigilance, on peut éliminer une grande quantité de problèmes, simplement parce qu’ils sont faux.

EXEMPLES D’IDÉE REÇUE !

Un exemple bien connu d’idée reçue : Christophe Colomb a découvert l’Amérique.
FAUX

Pour un, il n’a jamais été plus au nord que les Caraïbes. Ensuite, Christophe Colomb n’est pas le premier homme à mettre le pied en Amérique. L’être humain a migré en Amérique probablement depuis l’Asie, il y a de cela 13 000 à 40 000 ans. Ce n’est pas non plus le premier navigateur à traverser l’océan Atlantique depuis l’Europe, des fouilles archéologiques ont établi que certaines populations européennes comme les Vikings, avaient déjà eu connaissance de ce nouveau continent.
Source :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Colomb

Un autre idée reçue : L’alcool réchauffe.
FAUX

L’alcool vous donne l’impression d’être réchauffé. Mais en réalité cela est dû à la dilatation des vaisseaux sanguins situés à la surface de votre peau. Cela a en fait pour effet inverse de réduire la température générale de votre organisme.  

Encore une : Transpirer permet d’évacuer les toxines.
FAUX

La sueur contient de l’eau, du sel et des électrolytes. Étant donné que les glandes qui vous permettent de transpirer sont simplement dans votre peau, c’est tout ce que vous y trouverez. Aucune chance pour une "toxine" d’être évacué par la sueur.

Vous trouverez d’autres idées reçues fausses populaires ici.

Puis, il y a des mythes dangereux qui persistent. Les fausses croyances ne sont pas uniquement présentes dans la religion, la politique et d’autres doctrines. La science a aussi crée ses mythes, mais elle peut aussi les détruire. Le problème est que ces mythes deviennent impossibles à tuer lorsqu’ils ont infecté la croyance des gens. En voici quelques uns...

Les vaccins provoquent l’autisme 
FAUX
Sur des milliers d’études qui ont analysé l’impact des vaccins sur la santé, on n’a aucune preuve sur le lien avec l’autisme. La première accusation a été démontée depuis des années.

L’homéopathie fonctionne
FAUX
Non, elle ne fonctionne pas. 

Une fois que le mythe est créé, alors il est là pour un bon bout de temps. Les études psychologiques suggèrent que plus on tente de démonter le mythe et plus les gens croiront dans ce mythe. Dans une expérience, une exposition aux messages de vaccination a incité les parents à réduire la vaccination de leurs enfants. Les mythes sont quasi impossibles à éradiquer.

Le sujet des mythes d’origine scientifique est abordé plus en détail ici.

Pas convaincu ?
Voilà, c’est le propre des idées reçues et des mythes. Elles apparaissent tellement évidentes qu’elles empêchent même le début d’une remise en question. Toutes les idées reçues ne causent pas un problème qui trouble la paix et il n’est pas nécessaire de trop s’en inquiéter, mais il s’agit de débusquer celles qui nuisent à la paix pour les éliminer.

Il ne faut pas sous-estimer la difficulté de remettre en question les idées reçues. Par exemple, selon des experts, les conspirationnistes (détails) sont tellement ancrés dans leurs idées saugrenues qu’il est pratiquement impossible de leur faire changer d’idée. Or, la ligne est mince entre l’attachement aveugle aux idées reçues et l’entêtement obsessif aux théories du complot.

Selon Pierre-André Taguieff, le raisonnement conspirationniste donne lieu à un débat inutile car la théorie du complot ne se prête pas à la réfutation : « l’imaginaire du complot est insatiable, et la thèse du complot, irréfutable : les preuves naïvement avancées qu’un complot n’existe pas se transforment en autant de preuves qu’il existe ». Pour Gérald Bronner, les conspirationnistes « singent la pensée méthodique, mais sont imperméables à la contradiction »

Un cousin de l’idée reçue est le « mensonge vital ». Il s’agit d’un processus inconscient d’auto-illusion, un dérapage psychologique, qui se produit insidieusement pour dissiper la peur et l’anxiété devant une réalité dérangeante. Détails.

Le mensonge vital est un mécanisme de protection déclenché par le mental quand la paix est perturbée. Malheureusement, la fiction installe une défense illusoire sans vraiment ramener la paix pour vrai. Il faut y voir un système de compensation temporaire qui permet d’éviter un bris de fonctionnement dans l’existence, une béquille qui ne peut que faire obstacle à une paix véritable, bien qu’il insensibilise l’esprit, il ne trompe ni le corps ni l’ego.   

 

2) LE VRAI PROBLÈME
Une fois éliminé la possibilité d’un faux problème, que faire avec le vrai problème ?

C’est là qu’intervient l’art de la résolution du VRAI problème qui se décline en trois étapes :

  1. UNIQUEMENT RECUEILLIR LES FAITS
    Ramasser les faits, uniquement les faits, pas les opinions ou des solutions. Recueillir le plus d’informations factuelles se rapportant au problème. Souvent, il est facile et rapide de trouver 80% des faits et c’est bien suffisant. il est inutile de s’acharner plus loin, il convient alors de s’arrêter quand cela devient inutile et trop ardu. Les écrire pour en dresser une liste est une bonne idée.

    Attention de ne pas confondre une opinion avec un fait. Aujourd’hui la distinction entre les deux semble difficile.
    Un fait n’est pas une opinion.

    Surtout, ne pas chercher la solution, seulement chercher les faits, sans les évaluer et sans chercher la solution ce qui serait complètement inutile et une entrave à la paix.
     
  2. OUBLIER LE PROBLÈME, NE PAS CHERCHER LA SOLUTION ET S’OCCUPER À AUTRE CHOSE
    Une fois 80% des faits trouvés, ne plus y penser, oublier le problème et une possible solution. Ressasser le problème, « jongler » tel était une expression favorite de nos grands parents, est inutile et une entrave la paix. Il s’agit ici d’obtenir une réelle insouciance, un oubli total du problème et d’une possible solution.

    Un point à surveiller
    Contrairement aux conseils qui sont souvent donnés, il est nécessaire de garder le problème pour soi et ce, dès le début. En parler, demander des opinions, va créer une chambre d’écho impossible à arrêter. Le rappel constant du problème par les autres va rendre impossible son oubli et donc ruiner les efforts de l’art de la résolution de problème. On entend souvent l’expression
    « il faut en parler » ou « l’importance de s’ouvrir », avec le sous-entendu psycho-pop que par la parole le problème contenu dans la tête va sortir et s’envoler. En parler, oui ! Mais pour demander de l’aide aux personnes qui ont la compétence de vous la donner ou pour déterminer les fait, sinon, si on raconte nos problèmes à tous et chacun, ceux-ci n’auront de cesse de vous le rappeler à chaque occasion ou, pis encore, de vous donner leurs solutions qui seront invariablement inadéquates.  

    Le moyen de parvenir à l’oubli consiste à s’occuper à autre chose. Si l’oublie du problème est possible avec les activités ordinaires, tant mieux, sinon il convient de s’occuper à quelque chose d’absorbant. Il y a plusieurs occupations qui toutes, pour être vraiment efficaces, devraient être plaisantes et intéressantes.
    - La meilleure solution est de s’adonner au taïjiquan. L’expérience démontre que durant et après une séance, la légèreté du corps, de l’esprit et de l’ego est incomparable.   
    - En second, une bonne solution consiste à s’adonner à quelque chose de physique qui demande de l’attention. Nous plaçons dans cette catégorie le sportif, l’artisan, l’artiste, l’ouvrier et tout travail manuel, les médecines manuelles et tout loisir physique tel le jardinage, la pêche, la plongée sous-marine et le rangement de la garde-robe.
    - En dernier ressort, une activité captivantes sans composante physique peut être envisagée, tel la lecture, la télévision, le cinéma, les jeux vidéo et même les médias sociaux.  

    Jusqu’ici nous ne nions ni ne faisons disparaître le problème. Nous mettons en place un dispositif de résolution de problème supérieur et en même temps, nous restons en paix. La pensée est limitée par les connaissances, les cadres de référence, les habitudes, les croyances et par tout le conditionnement, L’acte de créer ne relève pas de la pensée. Trouver une solution relève de la création, pas de l’organisation. De plus la création est impossible sans la paix.
     
  3. L’ARRIVÉE SPONTANÉE DE LA SOLUTION

    Avec une pensée libérée de l’obsession inutile et accaparante de trouver une solution, nous devenons présent à ce qui est, sensible à ce qui existe et non pas au problème dont on a oublié (ou presque oublié) l’existence. Un processus de création s’amorce alors, à notre insu. Dans un jour, une semaine, un mois, sans prévenir, le matin, lors d’une pause, en se réveillant la nuit, sans prévenir… Eurêka ! Voilà la solution ! Elle s’impose d’elle-même : claire, évidente, efficace, sans effort inutile et dans la paix. La solution se présente souvent tel un chemin vers une solution. Dans ce cas, paisiblement, on met en branle le processus final de résolution. Parallèlement, la paix progresse.

Mais si la solution tarde ou ne vient pas ?

Si le problème a une solution il ne sert à rien de s’inquiéter, mais s’il n’y a pas de solution, s’inquiéter ne changera rien.   Proverbe tibétain

La résolution de problème est une technique et comme tel, il convient de s’y exercer tout en sachant qu’aucune technique n’est infaillible et qu’aucune technique ne fonctionne à tout coup, mais que le taux de réussite croît avec l’usage.

De cette façon, la paix règne en tout temps ou ne fait que progresser, du moins dans notre existence et cela est de la plus haute importance autant dans le taïjiquan qu’en dehors du taïjiquan.

- Et qu’est-ce, demanda le duc Nai, que la vertu parfaite ?

- C’est, répondit Confucius, l’impassibilité affable. La mort et la vie, la prospérité et la décadence, le succès et l’insuccès, la pauvreté et la richesse, la supériorité et l’infériorité, le blâme et l’éloge, la faim et la soif, le froid et le chaud, voilà les vicissitudes alternantes dont est fait le destin. Elles se succèdent, imprévisibles, sans cause connue. Il faut négliger ces choses ; ne pas les laisser pénétrer dans le palais de l’esprit, dont elles troubleraient la calme paix. Conserver cette paix d’une manière stable, sans la laisser troubler même par la joie ; faire à tout bon visage, s’accommoder de tout ; voilà, dit Confucius, la vertu parfaite.

Tchouang Tseu (Zhuang Zi)

 

LA PAIX RELATIVE ET LA PAIX VÉRITABLE

Chacun est libre de s’intéresser et de s’occuper de la paix ou non mais si on entreprend le taïjiquan, s’occuper de la paix est incontournable pour toute progression. L’art de la résolution de problème bien compris, encore faut-il passer de la théorie à la pratique, de la compréhension du savoir-faire  à l’action du savoir-faire, ce qui n’est pas facile. Pour nous aider, il y a la longue pratique du taïjiquan qui comprend plusieurs étapes et des techniques qui progressivement deviennent de plus en plus complexes. Les techniques avancées requièrent que les techniques préalables aient été visitées et que la paix soit devenue une réalité ou être en voie de le devenir.

Omettre la paix dans le taïjiquan ressemble à omettre le levain dans la fabrication du pain. Mélanger, pétrir, laisser reposer et cuire est un long processus qui, même s’il est bien fait, sans levain, ne donne jamais du pain, car rien ne lève.

Omettre la paix dans le taïjiquan revient à bâtir un moulin à vent au fond d’une caverne ou à construire un paquebot au sommet d’une très haute montagne.  

En simplifiant, dans la partie subtile du taïjiquan, il y a :

  1. Le constituant  shì qui permet de transformer facilement le problème en jeu
  2. Le constituant qui permet avec le jeu d’arrimer l’action de la volonté à celle de la spontanéité
  3. Le constituant zhì qui permet d’étendre l’action à tout ce que nous sommes

Ainsi, le shì (jeu) mène au (l’action où volonté et spontanéité sont harmonisés) qui à son tour mène au zhì où l’ego n’est plus un obstacle sérieux. Puis, le mûrissement du zhì appelé xin, nous entraîne vers ce qu’on appelle quelquefois « la dernière porte », celle qui ne peut s’ouvrir que d’elle même, l’apparition du Naturel.

Comment reconnaître la paix ?
La paix du corps se réalise quand on oublie le corps. Celui-ci se rappelle à nous quand il ne va pas bien : ça va de l’ongle incarné au problème de digestion. L’esprit est en paix à un premier niveau quand on oublie qu’on est en paix et à un niveau avancé, l’esprit est en paix quand il est vide de la mémoire, sauf quand cela s’avère vraiment nécessaire il a besoin d’y recourir. L’ego est en paix quand il sait à la fois s’effacer et à la fois s’activer selon les circonstances de l’existence.  

En Chine, le xìn est pour l’être humain ce que le dào est pour le cosmos, ce mystère continuellement renouvelé à chaque instant qui génère tout ce qui existe. Le nirvana de l’hindouisme, du jaïnisme et du bouddhisme, le satori du zen et le samâdhi du yoga correspondent à l’état Naturel du taïjiquan, le xìn, la sérénité et la paix véritable.

La paix dans le monde, la paix dans l’école et la paix dans notre existence correspondent à une paix relative, la petite paix, ce qui est déjà pas mal. La grande paix elle, vient d’elle-même. La paix relative ne fait que préparer la paix véritable qui ne peut que se produire spontanément quand l’ego est capable de se mettre en retrait. 

Le taïjiquan commence avec la paix et mène à la paix.

Ainsi, de la paix à la paix, la boucle est bouclée.

Le dào emplit la forme physique. Mais les humains ne peuvent localiser son existence. Il ne révèle pas sa forme. Sa voix ne profère aucun son. Il existe comme un ordre impliqué. C’est le dào. Il n’a pas de résidence. Il vient se reposer dans le cœur (心, xìn) bienveillant. Le cœur (心, xìn) tranquille, le qì harmonieux, c’est là où réside le dào. Ainsi est le dào : les mots de la bouche ne peuvent le transmettre. les yeux ne peuvent l’apercevoir ni les oreilles l’entendre. Son utilisation est le développement du cœur (心, xìn) pour le rendre droit.

Pour le genre humain, si on le perd, c’est la mort; si on l’obtient, c’est la vie. En action, si on le perd, il y aura échec, et succès si on l’obtient. Le dào n’a ni racine ni tronc, ni feuilles, ni fleurs. Mais les dix-mille êtres au complet sont nés de lui et se développent grâce à lui. On le nomme « dào ».

En cultivant le qì vous traverserez la frontière de l’esprit, les dix-mille êtres peuvent être contenus dans votre cœur (心, xìn). mais, pouvez-vous vous le cultiver ? Pouvez-vous retourner à l’unité ? Pouvez-vous prédire l’avenir sans la divination ? Pouvez-vous aller vous reposer quand vous le désirez ? Pouvez-vous progresser sans l’aide de quelque chose d’autre ? Pensez-y. Pensez-y encore et encore. Bien qu’en y pensant continuellement, vous ne pouvez toujours pas le faire. Les esprits et les dieux peuvent le faire, mais ce n’est pas le pouvoir de l’esprit ou de Dieu. C’est le pouvoir de l’essence du qì.

Ainsi va la vie de toute l’humanité, comme celle du ciel dotée de cette essence. la terre se contente de compléter sa forme. Ces deux se mêlent pour créer le genre humain. lorsqu’ils sont en harmonie, toute la vie en jaillit. En dysharmonie, la vie est détruite. Aussi, observe le dào de l’harmonie. Mais son essence n’apparaît pas. Ses signes ne sont pas révélés par les analogies. Laisse la droiture et LA PAIX occuper ton cœur (心, xìn). Emplis le cœur (心, xìn) d’harmonie et d’équilibre. Ceci prolongera la vie.

Guan Zi (vers 645 av. J.-C.)1

 

Conte chinois sur la paix

Il y avait une fois, en Chine, un royaume en proie à la guerre civile et à la guerre extérieure. Le roi fit venir un sage et lui demanda de ramener l’harmonie et la paix. Le sage ne répondit rien et retourna dans son ermitage au sommet de la montagne.

Devant cette inaction, le roi fut très inquiet. Mais, peu à peu, la guerre civile s’apaisa et les envahisseurs se retirèrent. L’harmonie et la paix revinrent dans le royaume.

Le roi se rendit au sommet de la montagne, dans l’ermitage du sage, et dit:

- « Tu es resté inactif, comment se fait-il que la paix soit revenue ? »

Le sage répondit:

- « J’ai fait la paix en moi et attendu qu’elle s’étende à tout le pays ».

Peinture de Li cheng (李成) Xe siècle. On dit de lui qu’il n’avait de goût que pour la paix et la tranquillité.

Anciennement en Chine, la peinture n’était pas accrochée au mur dans une maison ou une galerie. Elle n’était pas exposée à tous et soumise à des commentaires, des critiques et des appréciations de tout genre. Elle était roulée soigneusement et conservée dans un coffre à l’abri des regards. À certaines occasions et pour certaines personnes, on la déroulait pour s’asseoir devant elle, dans le silence et la paix, pendant, un certain temps, simplement  pour s’en imprégner, faire un avec elle.