Le mensonge vital­

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Qu’ont en commun l’abeille, la mouche,

le président Trump,

le zen et le taïjiquan ?

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On connaît l’influence bénéfique du corps sur la pensée. L’exercice physique par exemple permet l’expression plus facile de la  pensée. Dans la grande entreprise, il est courant d’investir pour la mise en forme physique des employés.

Cependant, le rôle du corps sur la pensée a des ramifications surprenantes...

Il apparaît que :
- La pensée sans le corps rend difficile la distinction entre vérité et mensonge.
- Une pensée plus forte peut rendre le mensonge plus crédible.
- Les activités qui mettent en œuvre la pensée sans le corps peuvent conduire au mensonge.  

Voici quelques pistes de réflexions sur le sujet...

Qu’ont en commun l’abeille, la mouche, le président Trump, le zen... et le taïjiquan ?

TABLE DES MATIÈRES

  1. L’abeille et le zen
  2. Le mensonge vital des partisans de Trump
  3. Les extrémistes et le mensonge vital
  4. Le dualisme vérité - mensonge
  5. Le rôle des médias sociaux
  6. La place du corps
  7. Le corps-esprit
  8. L’alternative au mensonge vital

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1. L’abeille et le zen

Dans les cercles zen on évoque une différence notable entre la mouche et l’abeille. L’abeille est pourvue d’un perfectionnement, cette espèce d’intelligence, qui lui permet de s’orienter avec le soleil et ainsi de retrouver le chemin de la ruche et celui des champs de fleurs convoitées. Quant à la mouche, elle ne dispose pas de cette faculté. Ses déplacements sont plutôt erratiques. Ce qui avantage l’abeille dans ses activités quotidiens peut être un piège mortel dans certaines situations. Par exemple, une abeille prisonnière d’une bouteille inversée trouvera difficilement la sortie, attirée par le soleil qui la maintient vers le haut qui est sans issue. De son côté, les mouvements désordonnés de la mouche, laquelle est privée du perfectionnement de l’abeille, l’amèneront sans peine à trouver la sortie vers le bas.

Dans la pratique du zen, il est suggéré d’adopter la fonctionnement de la mouche au lieu du fonctionnement de l’abeille, c.-à-d. mettre de côté l’intelligence, la cogitation, les connaissances.

Entendons nous bien, l’intelligence et les connaissances sont non seulement utiles mais essentiels. Cependant l’intelligence et les connaissances ne sont pas tout. De plus, ils comportent des limites et dans certains cas ils peuvent jouer de mauvais tours.

N.B. Il n’est pas ici question de cette mode récente qui consiste à « être zen » mais bien de la tradition ancienne qui porte le nom de dhyâna en Inde, de chán en Chine et de zen au Japon.  Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Zen

2. Le mensonge vital des partisans de Trump

Beaucoup de commentateurs politiques américains expliquent l’indéfectible attachement de partisans du président Trump par la pauvreté, l’ignorance et la stupidité. Le professeur de droit et psychologie Dan Kahan de Yale explique que, la majorité des partisans de Trump sont des hommes blancs, ayant une éducation collégiale ou universitaire et gagnant un salaire annuel entre 50 000 et 200 000 dollars. Selon lui, ce phénomène s’explique avec la théorie de l’auto-illusion appelée « projection de la cognition culturelle » selon laquelle les individus développent des processus inconscients pour dissiper leur peur et leur anxiété devant une réalité dérangeante.

En d’autres termes, à l’instar du perfectionnement des abeilles, l’intelligence et les connaissance si utile dans la vie quotidienne fabrique des mythes pour remplacer des réalités inquiétantes. C’est le fameux « mensonge vital » décrit par le romancier Henrik Ibsen à la fin du 19e siècle. Voir l’article de Gilles Vandal dans leSoleil :

https://www.lesoleil.com/opinions/point-de-vue/le-portrait-psychologique-des-partisans-de-donald-trump-6cbffb4d433d5fbb2082ce22960e2bc1

Selon plusieurs auteurs, le « mensonge vital » peut prendre plusieurs formes. Il est non seulement utile mais il est peut-être indispensable à la survie même de l’humanité.

À ce sujet, voir l’article de Sébastien Bouchard dans la Revue Chameaux :

https://revuechameaux.org/index.php/numeros/mensonge/romain-gary-et-le-mensonge-vital-de-lhumanisme/


3. Les extrémistes et le mensonge vital

Le mensonge vital est peut-être une explication à l’option extrémiste de certains individus.


Deux chercheurs britanniques, Diego Gambetta et Steffen Hertog ont publiée en 2016 un ouvrage intitulé Engineers of Jihad dans lequel ils fondent une analyse sur trois décennies de données concernant des membres de groupes islamistes qui ont recours à la violence pour atteindre leurs objectifs. On aurait tendance à penser que les dirigeants de ces groupes islamistes sont marginaux, sans carrière, avec un faible niveau d’instruction et un passé criminel. Au contraire, l’étude a démontré, que ce sont des individus avec un haut niveau d’instruction, des ingénieurs, qui ont des carrière prometteuse et qui sont issus de familles riches. 

L’étude remet en cause une autre l’idée largement acceptée que des individus deviennent des terroristes en raison de perspectives de carrière frustrées et d’ambitions inatteignables. L’extrémisme violent s’explique avant tout par des personnalités et des mentalités qui correspondent à celles que l’ont retrouvent chez les ingénieurs.
Voir l’article de Normand Lester https://www.journaldemontreal.com/2019/03/01/pourquoi-tant-dingenieurs-parmi-les-djihadistes

Un rapprochement avec l’attachement aveugle des partisans de Trump apporterait une explication à leur comportement religieux extrémiste. Nous serions en face d’une situation où l’intelligence et les connaissances entraînent et nourrissent des processus inconscients pour dissiper la peur et l’anxiété devant une réalité dérangeante. 

« Les djihadistes sont des bigots de la science et des techniciens du sacré qui ont les réponses. Il suffit de se reporter au dogme établi. Ce sont des hommes-machines, incapables de pensée autonome et donc horrifiés par la pensée, saisis de vertige à l’idée de se pencher sur leur propre vide. Des hommes d’action, avides de fonctionner, de remplir les rites et les procédures pour combler leur gouffre intérieur et calmer leur panique. »

Peste islamiste, anthrax transhumaniste : le temps des inhumains, Pièces et main d’œuvre, 2015.


4. Le dualisme vérité - mensonge

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Le dualisme vérité - mensonge est-il aussi ancien que celui qui oppose le bien au mal et avec lequel souvent il ne fait souvent qu’un ? Ce n’est pas sûr. Par ailleurs, le dualisme vérité - mensonge n’est pas vieux comme le monde mais vieux comme le langage. C’est la parole articulée et élevée au rang de langage qui a permis à l’être humain de déguiser ses intentions et de mentir. C’est aussi le langage qui lui a permis d’inventer des valeurs et des concepts, et donc de mentir encore. »

Lire la suite par Taverne dans Agora Vox

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5. Le rôle des médias sociaux


Et si toute cette désinformation provenait des médias sociaux, dans ce qui est aussi appelé la « guerre mémétique » ? Quelles pourraient-être les solution ? Les solutions technologiques, comme le recours à l’IA (Intelligence artificielle) ? L’éducation ? Pourquoi ne pas alors utiliser les armes de l’ennemi ? Opposer des vérités (« contre-mèmes ») pour les mensonges dangereux ? Au final, il semblerait que rien de ceci ne fonctionne. Par exemple, les démentis répétées contre les mensonges du président Trump ne font que renforcer la désillusion de ses partisans.

Si la technologie ne suffit pas, que l’éducation ne suffit pas, que la « guerre mémétique » ne peut que mener à la catastrophe, quelle serait donc la solution ? Agir sur l’écosystème nous disent les auteurs, rendre la société plus immune à l’attaque des mèmes en s’attaquant directement au milieu dans lequel ils prolifèrent : le numérique.


La bonne méthode comme l’expliquent les auteurs, ne fonctionnera qu’à très long terme. Elle consiste à renouer avec notre vie physique et organique. Se déconnecter (des médias sociaux). Renouer avec des rapports sociaux traditionnels, dans « la vraie vie ». « Les personnes ayant une certaine expérience de la politique locale, de l’entraide, et de la préservation de l’environnement se montrent plus résistantes aux constructions mémétiques du paysage idéologique synthétique », écrivent les auteurs.

Source : http://www.internetactu.net/2018/09/18/la-guerre-memetique-aura-bien-lieu/

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Se déconnecter relève de l’utopie ?

6. La place du corps

Le rôle du corps dans notre existence est bien plus important que l’on pourrait croire...

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« On a souvent tendance à séparer le corps et l’esprit, en donnant une place prépondérante au second par rapport au premier… Le philosophe Michel Serres invite ici à une réhabilitation du corps, de ses potentialités et de son lien avec la pensée. »
Michel Serres, philosophe, membre de l’Académie française

Plus d’information :  Cours sur le corps

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7. Le corps-esprit


Et si une piste de solution passait par le corps-esprit ?

« Dans la mesure où l’esprit et le corps ne font qu’un, l’homme et la femme se voient dotés d’une immense énergie créatrice. Quand au contraire le corps et l’esprit se vivent comme séparés, l’énergie est dissipée. Le conflit entre le corps et l’esprit est stérile, car aucun ne peut triompher de l’autre. Un tel conflit a trouvé sa raison d’être dans le désir humain de prendre ses distances à l’endroit de l’animal. Mais le défi de l’homme d’aujourd’hui est de relier les différentes parties de son être, celles qu’il a qualifiées de divines et celles qu’il a qualifiées d’animales, car toutes constituent un seul et même être. L’opposition est factice et ne découle que de la volonté d’une partie de se démarquer d’une autre en prenant le pouvoir. L’esprit constate aujourd’hui qu’il est vitalement lié au corps. Le défi pour l’homme et la femme d’aujourd’hui est de dire oui à l’ensemble de ce qu’ils sont. C’est par ce oui que les différentes parties peuvent s’harmoniser les unes avec les autres, non par la lutte.

[…]

Le corps vivant, le corps entier ou le corps-esprit est semblablement pure puissance créatrice, quelle que soit la voie de cette création, celle d’une œuvre particulière dans un art, une science ou une technique, ou celle d’une action ou d’une relation dans une vie se déroulant au fil des jours. »

Pierre Bertrand, philosophe

http://encyclopedie.homovivens.org/Dossiers/le_corps_vivant

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8. L’alternative au mensonge vital

Le mensonge vital fait partie du côté grégaire, du ciment social, essentiel à la survie même de l’humain. Contrairement à certaines espèces tels l’aigle et l’ours, à l’instar de la fourmi et du loup, homo sapiens dépend de la collectivité à laquelle il appartient pour sa survie personnelle. Cependant, bien que le mensonge vital soit un mal nécessaire pour l’ensemble d’une société, il peut-être possible de s’y soustraire à certaines conditions.

Le discernement souvent appelé « le gros bon sens » ou le « vrai bon sens », plus lié au corps est à distinguer de l’intelligence et de la connaissance, liés à l’esprit, il peut même à l’occasion s’en passer. Bien que peu instruit et n’ayant que peu d’occasion de briller par leur intelligence et leurs connaissances intellectuelles, les premiers colons en Amériques étaient cependant pourvu du savoir-faire essentiel à la survie, et donc d’un solide discernement qui leur venait d’un lent et long frottement à la réalité physique du monde rude qui les entouraient.  

Franchissons un autre pas. Qu’est-ce qui distingue connaissance-intelligence d’avec familiarité-discernement ? La connaissance est l’illustration de la réalité, qu’elle soit stricte, issue de la science ou qu’elle soit brute, issue de l’usage simple de la langue. Et nous savons maintenant, de la bouche des savants que la réalité n’est qu’une illusion. Il généralement est admis que la science ne cherche plus à définir la réalité mais bien à établir la lecture que l’humain peut en faire.

La réalité, c’est qu’une illusion, même si elle est très persistante. Albert Einstein

https://gilles-thibault.tumblr.com/post/182693826010/la-r%C3%A9alit%C3%A9-dune-personne-est-elle-quelque-chose

À l’opposé de la connaissance, la familiarité ne propose aucune lecture de la réalité. Le « gros bon sens » est une familiarité avec ce qui est, il est une INCLINAISON vers ce qui est. Tout se passe à un autre niveau que la connaissance. La familiarité se développe grâce à une action physique appuyée par l’action du mental et soutenu avec le cœur. En bref, la familiarité provient du savoir-faire. Le savoir-faire se nourrit de l’intérêt, de la curiosité, du plaisir, quelquefois de la nécessité et même de la passion. Tandis que l’intelligence avec la pensée produit la connaissance, le savoir-faire avec le corps produit la familiarité et le discernement. À travers le savoir-faire, le musicien, le peintre, le sportif, le pêcheur à la ligne, développe la familiarité. Il n’y a pas de développement de la familiarité pour qui assiste à un concert, à un film, à une compétition sportive, à l’achat d’une peinture et à la lecture d’un livre.

En d’autres termes, il y a développement de la familiarité dans l’art et aucun dans la consommation et la commercialisation de l’art. Il y a développement de la familiarité dans l’exercice du sport et aucun chez le spectateur.

À l’instar de tous les savoir-faire et du zen, l’art du taïjiquan cultive les habiletés, la familiarité et le savoir-faire plutôt que la connaissance. il favorise le discernement plutôt que l’intelligence. Voir Savoir et savoir-faire ! De plus, dans le taïjiquan on retrouve beaucoup plus qu’un savoir-faire. Il y a clairement cette métamorphose du corps et de l’esprit qui habituellement se vivent séparé et qui se transforme en corps vivant, corps entier ou corps-esprit, tel que théorisé par le philosophe Pierre Bertrand dans le chapitre précédent.     

Entendons nous bien, l’intelligence et les connaissances sont non seulement utiles mais essentiels. Cependant l’intelligence et les connaissances ne sont pas tout. De plus, ils comportent des limites et dans certains cas ils peuvent jouer de mauvais tours. Dans leur sagesse, nos grands parents avaient coutume de dire : « Il faut pas trop jongler  », signifiant « Il faut pas trop penser  ». 

Le savoir-faire et la familiarité du zen et du taïjiquan conduisent doublement au discernement parce qu’ils portent sur le naturel et le vivant. Ils traversent les fibres de la biologie et la substance du cosmos. Ils s’inscrivent dans une dimension incommensurablement plus grande que celle de l’intelligence et des connaissances.

Le savoir-faire offre un recul salutaire, apporte des perspectives inusités et induit un regard neuf. Quelquefois, le discernement vient au secours de l’intelligence.

Elle constitue la revanche de la mouche sur l’abeille.

Ainsi va la voie du zen et la joie du taïjiquan.

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" Rien n’est coupé de rien

et ce que tu ne comprendras pas dans ton corps,

 tu ne le comprendras nulle part ailleurs."

Les Upanishads