Hanshan, le Mangeur de brume

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Le taïjiquan a probablement été élaboré dans le tchan.

Hanshan (VIIe ou VIIIe siècles apr. J.-C.) est un poète et ermite chinois. On lui attribue la rédaction d’un recueil de poèmes (Hanshan shi). Ces poèmes étant datés du VIIe siècle pour les plus anciens au Xe siècle pour les plus récents, des doutes ont été émis quant à l’existence de Hanshan. Le nom Hanshan signifie littéralement « Montagne froide » ou « Montfroid ». Il vient de l’endroit où aurait résidé l’ermite auquel est attribué le recueil, le lieu-dit Montagne Froide, dans le massif du Tiantai. Plus de détails.

On sait très peu du rédacteur des poèmes du Hanshan shi. Un consensus semble exister autour d’une thèse qui a montré qu’on pouvait regrouper les poèmes en deux grands ensembles. Le premier ensemble est constitué des poèmes les plus anciens, dont le ton est libre et direct daté du début de la dynastie des T’ang (618-907), voire de la fin des Sui (581-618). Le second, plus clairement ancré dans un discours ch’an déjà formé, daterait de la fin des T’ang. Il serait l’œuvre d’un ou plusieurs moines tchan. Le Hanshan historique serait donc le rédacteur du premier ensemble de poèmes.

Quel est le lien entre Hashan et le taïjiquan ?

Or il est probable que le taïjiquan aient été élaboré en grande partie dans le tchan ou à partir du tchan où, certaines traditions des Indes se seraient amalgamées aux traditions chinoises, pour donner entre autres le zen japonais... et le taïjiquan. Le texte de Hanshan est fascinant dans la mesure où il propose de magnifiques évocations qui pourraient être celles de quelqu’un qui emprunte les chemins du taïjiquan : « Quand il ne se passe rien dans l’esprit... ma joie de vivre est infinie... je vois la terre de mon cœur : c’est un lotus né dans la boue... éternelle est ma paix ! »

Les extraits suivants sont tirés de la traduction de Patrick Carré, Le Mangeur de brume, aux Éditions Phébus (1985).


- 106 -
Splendides s’étagent les monts et les torrents,
Mystères des bleus-verts sous le verrou des brumes.
Le brouillard caresse mon serre-tête en gaze,
Ma pèlerine en paille, humectée de rosés.
J’ai les pieds chaussés de sandales vagabondes,
Et une tige en rotin me sert de canne.
Je considère encor le siècle poussiéreux :
Ce pays n’est qu’un rêve où je n’ai plus de rôle !

- 123 -
Les nues et les monts s’entassent, touchant au bleu du ciel.
Le chemin oblique et dans le bois s’enfonce, où ne flâne aucun promeneur.
Je regarde au loin le crapaud dans la lune claire et blanche
Et tout près, j’entends les oiseaux qui gazouillent.
Vieillard tout seul assis, perché sur un piton vert,
Oisif dans ma petite grotte, je laisse mes cheveux blanchir.
Ce que j’ai jadis admiré et que j’admire encore,
Cest que ne pas avoir de pensées ressemble tant aux fleuves qui coulent vers l’orient...

- 193 -
Long séjour à Montfroid de déjà maints automnes,
Où mon chant solitaire exclut le moindre émoi.
Ma porte reste ouverte au mystérieux silence ;
De la source jaillit un nectar onctueux,
Dans ma grotte est un âtre où le cinabre bout,
Épicéa, cyprès, oliban dans les jarres.
Lorsque la faim me prend, j’avale une agada...
J’ai l’esprit harmonieux, contre un roc appuyé.

- 199 -
Les étoiles en ordre au fond de la nuit claire,
Et toujours, sur les monts, le lampion de la lune :
Poins n’a fallu polir ce disque de lumière
Qui pend au ciel bleuté - rien d’autre que mon coeur.

- 200 -
Les traces des anciens sur des rocs millénaires
Et mille aunes d’à-pic face à un point de vide !
Au clair de la lune, blancheur immaculée,
Ne cherchez pas en vain, ni à l’ouest ni à l’est !

- 201 -
Au-dessus de Montfroid la lune fait la roue
Et brille dans un pur espace où il n’y a rien.
Précieuse chose innée, trésor inestimable
Au fond du corps noyé, dans les cinq agrégats...

- 202 -
Devant moi, le torrent bleu-vert où je me mire,
Assis face au sommet, sur un gros rocher plat.
Nue seule de mon coeur nulle part appuyée :
Brumeux soucis mondains, qu’irai-je vous chercher !

- 203 -
J’ai toujours habité à Montfroid le rocheux,
Et je vis à l’écart des causes de souffrances.
Éteint, et les semblants ne laissent point de face,
Dilaté, ses flots comblent le grand chiliocosme.
la terre de mon coeur baigne dans ses lumières,
Il n’existe plus rien qui devant moi paraisse.
A peine eus-je trouvé ce seul Joyau magique
Que j’en sus la fonction absolument parfaite.

- 205 -
Ma vraie demeure est sise aux terrasse du Ciel,
Dont les brumeux sentiers bloquent les visiteurs.
Cent mille pieds d’abrupts protègent ma retraite :
Le palais des rochers que baignent mille rus.
je longent les torrents, affublé de branchages,
je traîne autour des pics dans ma vieille pelisse.
Depuis que j’ai compris que la vie est magie,
Je jouis de flâner ; comme c’est merveilleux !

- 210 -
D’une eau pure et lumineuse
On peut naturellement voir le fond.
Quand il ne se passe rien dans l’esprit,
Rien ne peut le détourner.
L’esprit qui ne se livre plus à l’illusion
Reste inchangé pour d’éternels éons..
Capable de cette recognition,
On sait qu’aux choses, il n’est ni face ni dos.

- 227 -
Dans les eaux sans bornes de l’immense océan,
Des milliers de poissons, des milliers de dragons
Ne cessent un instant de s’entre-dévorer,
Morceaux de chair idiots qui courent en tout sens.
Quand incomplètement le coeur se fait comprendre,
Comme brumes montent les pensées illusoires.
La lune de nature est pure et lumineuse
Et brille dans le vide illimité.

- 263 -
Il est une montagne à l’unique renom,
Bien plus précieuse encor que tous les sept joyaux,
Où la bise frémit dans les pins sous la lune,
Où montent doucement les brumes colorées.
Oh ! combien de monts chevauchant l’un sur l’autre !
Et sur combien de lieues serpentent les sommets !
Limpide paix de ces torrents...
Ma joie de vivre est infinie.

- 266 -
je suis assis sur un rocher
Au bord du torrent qui frissonne.
Paisibles jeux de la beauté,
Montagne vide dans les brumes.
Joyeux, je me repose ici,
Soleil couchant, ombre des arbres !
Je vois la terre de mon coeur :
C’est un lotus né dans la boue...

- 306 -
Les monts sont ma demeure,
Et nul ne me connaît.
Dans les nuages blancs,
Éternelle est ma paix !



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