Le rasoir d’Occam


La philosophie et le Taïjiquan.
Le rasoir d’Occam ou rasoir d’Ockham est un principe de raisonnement que l’on attribue au frère franciscain et philosophe Guillaume d’Occam (XIVe siècle).

Le rasoir d’Occam était cependant connu et formulé avant lui :
« Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité »
(« pluralitas non est ponenda sine necessitate »).


Le rasoir d’Occam a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux philosophiques. Il a été interprété et utilisé à toutes les sauces. Par exemple, les athées appliquent souvent le rasoir d’Occam pour argumenter la non-existence de Dieu, au motif que Dieu est une hypothèse inutile. George Berkeley a appliqué le rasoir d’Occam pour éliminer la substance matérielle comme étant une multiplicité inutile. Des créationnistes simplistes ont prétendu que le rasoir d’Occam pouvait être utilisé pour appuyer le créationnisme plutôt que l’évolution.

Plus d’information sur le rasoir d’Occam sur Wikipedia.
Plus d’information sur le rasoir d’Occam avec « Les Sceptiques du Québec » L’INTERPRÉTATION DE LUDVIG WITTGENSTEIN

L’interprétation que Ludvig Wittgenstein donne du rasoir d’Occam est à mon avis la plus pertinente : « Si un signe n’a pas d’usage, il n’a pas de signification. Tel est le sens de la devise d’Occam. » (Tractatus logico-philosophicus, 3.328).

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Plus d’information sur « Le Tractatus logico-philosophicus »

Dans son « Tractatus Logico-philosophicus », un ouvrage sur le sens, Wittgenstein soutient que toutes les pensées ne sont pas exprimables et que d’essayer d’exprimer l’indicible dans la langue n’amène qu’à un discours insensé. Pour donner son importance réelle à l’indicible, il faut le comprendre comme tel et ne pas tenter de le communiquer dans la langue.

« Tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ». Wittgenstein

L’être humain a tellement besoin de sens qu’il en trouve même là où il ne peut pas en trouver. C’est là une source importante d’une multitude de propos insensés, ce qui en soi n’est pas très grave, sauf si ces propos deviennent source de « dispute ».

Le 29 mai 1453 est une des dates-clés de l’histoire occidentale. Ce jour-là, la ville de Constantinople, siège de l’empire romain d’Orient, tombe aux mains des troupes du sultan Mehmet II. Tandis que les Turcs font le siège de Constantinople et s’apprêtent à dévaster la ville, dans le palais impérial, prêtres orthodoxes et courtisans continuent de se disputer à propos du sexe des anges...

Le rasoir d’Occam et l’interprétation de Wittgenstein disent clairement que : « L’inexplicable peut rester inexpliqué. »

Depuis toujours, cette espèce d’acharnement à expliquer l’inexplicable a poussé les êtres humains à l’exploration, à l’étude scientifique, à l’occupation de toute la planète et au développement de toutes les technologies. Voilà pour les côtés positifs mais il y a l’envers de la médaille. Depuis toujours, contrairement à toutes les autres espèces vivantes sur la terre, le mystère de l’inexplicable a poussé les humains sur les pentes de la dispute …
  • en se drapant du voile des opinions, des croyances et de la foi.
  • en accordant une grande importance à la Bible, au Coran, au Livre d’Urantia, aux textes de Nostradamus, aux révélations, à la prophétie des Andes, à la prophétie maya, aux propos de Carlos Castaneda et aux visions d’Edgar Cayce.
  • en sombrant dans les tromperies et les leurres de madame Blavatsky (la Société théosophique), de Rudolf Steiner (Anthroposophie), de Lafayette Ronald Hubbard (Dianétique, église de la scientologie), de Werner Erhard (l’est Seminar Training), de George Ivanovitch Gurdjieff (L’Institut pour le développement harmonieux de l’Homme), de la Théorie de la création intelligente (ou créationnisme raisonné), de Raël et les raëliens, de la Franc-maçonnerie, de la Cabale, de la pierre philosophale, du Saint-Graal et des sectes de toutes sortes.
  • en se laissant troubler par les fées, les fantômes, le Père Noël, le Loup-Garou, les vampires, la sorcellerie, le vaudou, le paranormal, les sciences occultes, la pensée magique, la pensée positive, le triangle des Bermudes, le Yéti, les zombies et les revenants.
  • en basculant dans les mystifications, les divagations et les délires sur la précognition, la clairvoyance, la divination, le spiritisme, les talismans, la télépathie, la télékinésie, la clairaudience, la cartomancie, la géomancie, les médiums, les tables tournantes, l’exorcisme, la numérologie, l’astrologie, la perception extrasensorielle, la perception hypersensorielle, la lévitation, les régressions à des vies antérieures, les anges, les esprits, les corps astraux, les expériences de la vie après la mort, le don des langues, le Ouija, le Poltergeist (esprit frappeur), l’Atlantide, les ovnis, les intraterrestres, les extraterrestres, les projections astrales, les vies antérieures et la réincarnation.
LE LIEN AVEC LE TAIJIQUAN, LE QIGONG ET LE KUNG-FU

Les traditions millénaires du taïjiquan, du Qigong et du kung-fu sont tellement en accord avec le rasoir d’Occam et à son interprétation par Wittgenstein qu’elles auraient pu s’en inspirer…

Composés de techniques diverses qui favorisent notre contact avec notre état naturel, jamais elles ne formulent des hypothèses ou des explications à son sujet. Jamais elles ne proposent une vision du monde ou un système qui le représente. Jamais elles n’expliquent notre présence dans le mode, nos origines ou notre destinée.

En accord avec le rasoir d’Occam, tout ce qui proprement peut être dit (comme d’effectuer les techniques correctement) peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler (par exemple le monde, l’existence, ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas), il faut garder le silence. Le vivant est trop vaste pour être saisi par des mots et par des concepts humains, il ne peut s’exprimer que comme un art, une célébration, une communion.

Dans le taijiquan, le qigong, le kung-fu, comme dans le tchan, le yoga et le zen, les techniques parlent en elles-mêmes, il n’y a pas besoin d’en rajouter. Il est inadéquat d’en rajouter.

Mais alors, qu’en est-il des chakras, des méridiens, du Qi, du Ki, du prâna, de la kundalini, de l’énergie qui se comporte comme ceci ou comme cela, des pouvoirs que tout cela peut apporter, etc. N’y a-t-il pas là beaucoup d’explications inutiles ?

Un jargon s’avère nécessaire pour faciliter la communication entre le professeur et les élèves. Il est utile de nommer les techniques et de donner les détails de leurs exécutions dans le processus d’apprentissage. Cependant, selon la tradition, toute la communication verbale entourant les techniques ne décrivaient que le « comment » et jamais le « pourquoi ». Elle ne servait qu’à cette seule fin. Une fois la technique exécutée, le vocabulaire et les explications devenaient caduques, nuls et non avenus.

Cette absence de contenu théorique et philosophique du taïjiquan, du qigong et du kung-fu est probablement leur caractéristique la plus extraordinaire. C’est ce qui m’a personnellement incité à les aborder puis à les approfondir. Quelle brise fraîche ! Enfin un enseignement qui ne dit pas quoi penser, un enseignement qui nous laisse trouver nous-mêmes quoi penser. Enfin, un enseignement qui nous laisse avec nous-mêmes, qui nous laisse par nous-mêmes arriver à nos propres conclusions. N’est-ce pas simplement merveilleux ?

Enfin, un enseignement qui nous laisse avec nous-mêmes, qui nous laisse par nous-mêmes arriver à nos propres conclusions. N’est-ce pas simplement merveilleux ?

Dans ce sens, taijiquan, qigong et kung-fu excluent tout endoctrinement et ouvrent toutes grandes les portes de l’autonomie. Ils n’enseignent pas la connaissance mais les moyens d’y parvenir. Le maître c’est le corps, c’est lui qui prodigue le véritable enseignement.

On trouve aujourd’hui de la théorie et de la philosophie en abondance, beaucoup d’ouvrages et beaucoup de conférences sur toutes sortes de sujets et c’est magnifique. Par contre, s’il est question de taijiquan, de giqong et de kunk-fu, la théorie et la philosophie sont non seulement inutiles mais nuisibles à qui veut avoir accès à la véritable substance de ces enseignements traditionnels.

En s’adonnant à l’étude, on s’accroît chaque jour. En se consacrant à la voie, on diminue chaque jour. Et l’on continue de diminuer jusqu’au jour où l’on cesse d’agir. N’agissant plus, il n’est rien, désormais, qu’on ne puisse accomplir.
Lao Tseu; Tao Te King (Albin Michel, 1984)

Souvent bien ficelés, ces ouvrages et ces explications sèment cependant la confusion. L’étalage de cette «connaissance inutile» empêche beaucoup de personnes désireuses de bénéficier de ces enseignements d’en profiter pleinement. Il éloigne de l’indicible. Il nuit à l’apparition du naturel.

La «connaissance inutile» éloigne de l’indicible. Elle nuit à l’apparition du naturel.

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Aldrovandi, Ulysse (et Ambrosino, Bartholomeo). Monstrorum historia cum paralipomenis historiae omnium animalium Bartholomaeus Ambrosinus. - Bologne, N. Tebaldin, 1642 (cote BIUM 881)