La petite histoire des formes dans le Taïjiquan


QUESTION Pourquoi dites-vous que dans le Taïjiquan la forme n’est pas importante ? Moi, mon professeur me dit qu’il faut faire la forme correctement…

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RÉPONSE Votre professeur a raison, il faut faire la forme correctement. Mais, pour faire la forme correctement, il faut y insérer les bons ingrédients. La forme est comme le moule à gâteau. Sans le moule, pas de gâteau. Cependant, le plus important n’est pas le moule mais les ingrédients qui sont dedans. Dans le Taïjiquan ancestral classique, le moule est la forme et les ingrédients sont la détente, la respiration et le Qi.

Le plus important est de tenir compte de tous les éléments et tous les éléments sont importants. La forme, qui est essentielle, est l’élément le plus récent du Taïjiquan et, toute proportion gardée, c’est l’élément le moins important du Taïjiquan.

DÉFINITIONS

FORME
Ce qu’on appelle « forme » est une séquence de mouvements de combat exécutés lentement, dont l’invention remonte au plus à environ 1 500 ans. La forme ne sert pas au combat, ni à préparer un combat, mais à exécuter d’autres techniques autrement qu’en position assis ou couché. Elle sert à mieux "formuler" certaines techniques de détente, de respiration et de qi.

Plus de détails sur les mouvements combat qui ne servent pas au combat.

DÉTENTE, RESPIRATION et QI
Ce qu’on appelle « détente », « respiration » et « qi » sont des techniques très anciennes dont certaines remontent à plusieurs milliers d’années, peut-être même à plus de cinq mille ans. Ce sont des techniques qui se font d’abord séparément au sol ou debout, avec peu ou pas de mouvement. Elles sont ensuite combinées les unes avec les autres et de façon de plus en plus complexe. Finalement, plusieurs de ces techniques sont exécutées dans la forme, ce qui donne à l’ensemble un grand niveau d’accomplissement.

CONTEXTE HISTORIQUE

Avant l’invention des formes dans le Taïjiquan, la détente, la respiration et le qi étaient pratiqués au sol, un peu comme dans le yoga traditionnel indien. C’est la fameuse alchimie interne taoïste. Avec l’intervention du légendaire Bodhidharma (Ta-mo) qui introduisit en Chine des techniques et des exercices venus des Indes, des mouvements debout ont été rajoutés : ce sont les qigong et des mouvements de Gongfu-wushu. Ceux-ci existaient déjà en Chine. La nouveauté et la grande originalité consistait à relier les exercices au sol et les exercices debout, à pratiquer les exercices au sol dans les exercices debout et à laisser les exercices au sol modeler les exercices debout.

Bodhidharma n’a peut-être pas existé comme personne réelle, mais des individus et des groupes d’individus venant des Indes ont historiquement introduit certaines techniques en Chine et ont ainsi influencé les pratiques traditionnelles chinoises.

Les mouvements du qigong ont été graduellement remplacés par les mouvements du Gongfu-wushu parce que ceux-ci offraient une structure plus perfectionnée. Certains mouvements du qigong ont quand même été conservés comme préparation ou complément aux mouvements du Taïjiquan. Les plus célèbres sont les 8 mouvements du qigong des Brocards et les 36 mouvements du qigong du Liangong. Les mouvements lents et rapides ont d’abord coexistés, puis les mouvements lents ont été préférés aux mouvements rapides, puis les mouvements rapides ont été utilisés seulement dans des formes complètement séparées, ces dernières sont maintenant presque tombées dans l’oublie, cédant la place aux formes lentes du Taïjiquan tel que connu aujourd’hui.

LES FORMES DU TAÏJIQUAN

Le développement des formes du Taïjiquan ancestral classique s’est fait de trois façons principales : par complexification, par simplification et par synthèse.

COMPLEXIFICATION DE LA FORME

Les mouvements du Taïjiquan ont d’abord été inventés un à un, puis avec différentes variantes.

Par exemple : sur le côté gauche ou sur le côté droit, en avançant ou sans avancer, en version haute ou en version basse, en montant ou en descendant, …etc

Puis ce fut l’invention des paires comme le serpent qui rampe et le coq d’or.

Puis, vinrent des trios comme le coup de pied à l’envers, le coup de poing et le Na.

Puis, vinrent les quatuors comme le Pung, le Lu, le Chi et le Na.

Puis, vinrent des quintets comme le Pung, le Lu, le Chi (presser), le Chi (piquer) et le Na.

Ensuite, les sextuors comme le Pung, le Lu, le Chi, le Na, les deux poissons et le simple fouet.

Enfin, ce fut la création des mini-enchaînements comme la forme des Treize Postures.

Finalement, suivirent des enchaînements de plus en plus longs et de plus en plus perfectionnés tels que la forme de Tamo, la forme des 11 Postures, la forme des 6 Postures et la grande forme secrète des 127 Postures. Cette dernière forme représente la quintessence du développement des formes par complexification.

SIMPLIFICATION DE LA FORME

Beaucoup de formes modernes sont des simplifications de formes plus complexes et plus anciennes.

La plus connue est la forme des 108 Postures qui est une simplification de la forme des 127 Postures.

SYNTHÈSE DE LA FORME

Certaines formes ont été créées en tant que résumé d’une forme plus longue, comme c’est le cas pour la forme des 24 Postures qui est une synthèse de la forme des 108 Postures.

LES FORMES ACTUELLES

Presque toutes les formes pratiquées de nos jours sont dites « modernes » parce qu’elles sont une simplification de formes anciennes. La forme des 108 Postures qui est la plus pratiquée dans le monde en est le meilleur exemple.

LES FORMES PRATIQUÉES DANS NOTRE ÉCOLE

Dans notre école, nous apprenons plusieurs formes. Nous commençons d’abord l’apprentissage par les formes modernes et les formes plus courtes parce qu’elles sont plus faciles. Nous progressons ensuite avec les formes plus longues et plus anciennes. Pour compléter la formation, nous proposons une forme rapide et pour les élèves les plus avancés, nous offrons les formes libres.

Voici la séquence d’apprentissage des formes pratiquées dans notre école :

  1. La forme du Taïjiquan abrégé
  2. La forme des 24 Postures
  3. La forme des 108 Postures
  4. La forme des 6 Postures de base
  5. La forme des 13 Postures
  6. La forme des 127 Postures
  7. La forme de Ta-mo
  8. La forme du Taiji-gongfu
  9. Les formes libres

1) Le Taïjiquan abrégé

Le Taïjiquan abrégé est aussi appelé « la forme des 11 exercices chinois de santé » ou « la forme des 11 Postures ». Celle-ci constitue la plus simple et la plus ancienne des formes modernes. Ces exercices dont les auteurs sont inconnus ont été initialement sélectionnés par le russe G.I. Krasnoselssky et diffusés en Europe par L. Landsman. Vlady Stevanovitch a remplacé le 10e exercice qui ne tirait pas son origine du Taïjiquan.

Quand ces mouvements sont exécutés « à la Qigong », donc un à un et sans qu’ils soient rattachés les uns aux autres, ils portent le nom de « 11 exercices chinois de santé ». Quand ces mouvements sont exécutés en séquence, ils portent le nom de « Taïjiquan abrégé » ou « forme des 11 Postures du Taïjiquan »

2) La forme des 24 Postures

La forme des 24 Postures a une origine moderne (1956) et constitue un résumé de la forme des 108 Postures. Elle est aussi appelée « la forme de Pékin », « le Taïjiquan simplifié » et le « Jianhua taïjiquan. »

À la demande du gouvernement chinois, un comité est créé avec Chu Guiting, Cai Longyun, Fu Zhong Wen et Zhang Yue, qui, sous la direction de Li Tian Ji assisté de Tang Hao, composent un résumé de la forme des 108 Postures de la famille Yang qu’ils appellent la petite forme des 24 Postures.

3) La forme des 108 Postures

La forme des 108 Postures a une origine moderne (vers 1850) et représente une simplification de la forme des 127 Postures. La forme des 108 Postures est aussi appelée « le grand enchaînement » ou « Yang-jia Taïjiquan ».

La forme des 108 Postures a été enseignée en public pour la première fois par Yang Chen-Fu à Shanghaï en 1925. Elle a été créée par son grand-père Yang Luchan à partir des 127 Postures.

4) La forme des 6 Postures de base

Les 6 Postures de base ont une origine ancienne (un peu moins que l’an 1 500)

Les 6 Postures de base dont les auteurs sont inconnus constituent une sélection faite par Wang Yen-Nien. Ces postures peuvent être exécutées une à la fois ou séparément. Lorsqu’elles sont exécutées séparément, elles sont appelées Qigong. Si elles sont exécutées en séquence, elles se nomment Taïjiquan.

5) La forme des 13 Postures

La forme des 13 Postures a une origine ancienne (entre 1500 et 1850). Elle est aussi appelée le « Shi San Shi », le « Chant des Huit caractères » (portes, mouvements) et des Cinq éléments (directions).

Attribuée selon la légende à Zhan San-Feng (1391-1459?), le « Maître des Trois Pics », la forme des « Treize Postures » serait à la base de toutes les écoles de Taïjiquan.

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6) La forme des 127 Postures

La forme des 127 Postures a une origine ancienne (entre 1500 et 1850). Elle est souvent appelée la forme secrète de la famille Yang. C’est l’une des formes les plus anciennes encore enseignée de nos jours.

La forme des 127 Postures a été révélée au public pour la première fois par Wang Yen-Nien vers 1950. Celui-ci la tenait de Zhang Qin-Lin, fils adoptif de la famille Yang, qui le tenait à son tour de Yang Jian-Hou, le troisième fils de Yang Lu-Chan, qui la tenait de ce dernier. Yang Lu-Chan est le détenteur le plus ancien que l’on puisse retracer.

Wang Yen-Nien a expliqué longuement les détails de la transmission de l’enseignement secret de la famille Yang dans ses livres et dans les revues de son école. Cette filiation n’a d’ailleurs jamais été contestée.

7) La forme de Ta-mo

La forme de Ta-mo est la forme la plus ancienne du Taïjiquan et date d’environ 1500 ans.

Ta-Mo constituent les sons chinois qui servent à exprimer les deux dernières syllabes du nom indien (Pu Ti Ta Mo) du célèbre personnage Bodhidharma. Selon la légende, Ta-Mo aurait consigné cette forme dans un manuscrit intitulé Yin-Gin-Ching (Livre du Développement musculaire), la référence la plus ancienne pour le qigong, le Taïjiquan et le gongfu.

8) La forme du Taiji-gongfu

La forme du Taiji-gongfu est aussi appelée Kirikido, Dao des trois séries du Changquan ou « boxe longue ».

Le Changquan qui date d’un peu moins que 1500 ans, est à l’origine de toutes les formes de Gongfu-wushu ainsi que du Taïjiquan. Ses auteurs sont inconnus, mais ils sont de la lignée de Ta-mo. Le Taïji-gongfu est une des rares formes rapides du Taïjiquan encore existantes aujourd’hui.

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9) Les formes libres

Avec les formes libres, nous remontons à l’origine de la création de toutes les formes. C’est l’époque des tâtonnements qui ont permis la construction des formes.

Ainsi, après avoir longtemps fréquenté les nombreuses formes, celles-ci finissent par nous révéler une grande partie du naturel de leur essence. Les formes libres ne s’adressent alors qu’à ceux qui maîtrisent la forme dans son format original. Elles agissent comme un révélateur de ce qui reste à découvrir par les formes exécutées de façon standardisée. Il s’agit de créer de nouvelles formes…

… en miroir
… mentalement
… de façon non standardisée
… avec des vitesses variables
… en improvisant
… ou en simplifiant à l’extrême

Nos mouvements deviennent graduellement naturels

Avec une très longue fréquentation des formes standardisées puis des formes libres ainsi qu’avec la fréquentation du qigong, des techniques de respiration, de la détente et du Qi, nos mouvements deviennent graduellement plus naturels, tous nos mouvements, en incluant ceux du quotidien.