La Terre, le Ciel et l'Homme : jargon, éléments et étapes du Taïjiquan

Avant d’être de la mise en forme et avant d’être un sport, le Taïjiquan (Tai Chi) est d’abord un art du Dao. Les appellations : la Terre, l’Homme et le Ciel, sont utilisées dans les arts du Dao comme l’alchimie interne taoïste et le Taïjiquan qui en fait parti.

Le Ciel correspond au subtil, à la force, à la connaissance spontanée qui surgit sans le concours de la pensée, à la santé et à la vie. La Terre correspond au concret, à la souplesse, a l’aptitude innée qui opère sans effort, à la réceptivité et à la nature. Avec l’union de la Terre et du Ciel, l’oeuvre de la vie et de la nature trouve son accomplissement. Yi King


Vivaldi A.- Concerto Estro Armonico


LE JARGON DU TAÏJIQUAN

Comme le vivant est trop vaste pour être saisi par des mots et par les concepts humains, les arts du Dao s’appliquent à l’imitation de ses manifestations visibles. Le vocabulaire (Dao, Terre, Homme Ciel, Dantian, Qi, Jing, Shen, Séparer la crinière, etc.) et les explications données dans un cours sont des consignes et des expressions poétiques développées pour aider à transmettre les techniques du Taïjiquan. Il ne faut surtout pas en faire une théorie, un système, une philosophie ou pire, un sujet d’enseignement. Il s’agit d’un jargon, réservé à la salle de cours qui ne sert qu’à soutenir le véritable apprentissage.

         Le Taïjiquan  ne peut fleurir que sur le terrain fertile de l’action.

Le véritable apprentissage se passe de mots. Une fois l’apprentissage terminé, on laisse tomber le jargon. De tout ce bric-à-brac de terminologies et d’explications, il ne reste qu’une charmante évocation de cet apprentissage.

Les arts du Dao, l’alchimie interne taoïste et le Taïjiquan ne proposent ni une vision du monde, ni l’accumulation de connaissances, mais une fusion avec le vivant.


LES CINQ ÉLÉMENTS DU TAÏJIQUAN

Le monde est trop vaste pour être découpé en morceaux et analysé en détail. Il ne faut pas l’étudier mais s’y intégrer. Les arts du Dao se ralient à l’évidence que globalement, le monde est composé d’une partie plus concrète que l’on désigne comme « la Terre » et d’une partie plus subtile que l’on désigne comme « le Ciel ». Entre les deux, il y a des échanges, c’est la place de l’Homme.

Les trois joyaux (trésors, substances) de l’alchimie taoïste sont le Qi, le Jing et le Shen. L’humain est composé d’un corps (Hsing) et de trois substances : Qi, Jing et Shen. Respectivement associés à l’énergie vitale (qui se rattache à la partie Homme), à la vitalité (qui se rattache à la partie Terre) et à l’esprit (qui se rattache à la partie Ciel). Le monde se forme, se crée à chaque instant. Le cœur de le Dao se transforme en Vacuité (Hsu), le Vide se transforme en Shen, le Shen se transforme en Qi et le Qi se transforme en Jing. Les arts du Dao proposent de faire le chemin inverse : cultiver le Jing et le transformer en Qi, cultiver le Qi et le transformer en Shen, cultiver le Shen et le retourner à la vacuité, cultiver la vacuité et fusionner avec le Dao.

L’Homme est à l’image du monde. Il est un amalgame de concret et de subtil, une union du Ciel et de la Terre.

Le Ciel est ferme, la Terre est souple. Par la fermeté, la connaissance infuse surgit, sans le concours de la pensée. Par la souplesse, l’aptitude originelle opère sans effort. Lorsque la connaissance infuse et l’aptitude innée, le ferme et le souple s’unissent, la force et la docilité trouvent leur perfection, et l’œuvre de la vie et de la nature son accomplissement. Yi King

Le Taïjiquan est structuré autour de cinq ensembles de techniques qui visent respectivement Cinq Éléments : le Mouvement (la gymnastique), le Relâchement (la détente), l’Ouverture (la respiration), l’Alignement (la posture) et l’Écoute (le Qi) qui correspondent à la matière, à l’état, à la chimie, à la structure et à l’esprit. Il s’agit de mettre en oeuvre notre sensibilité et notre esprit, lesquelles glissent du plus grossier (la Terre) au plus fin (le Ciel), de notre matière à notre état, à notre chimie, à notre structure, et à notre esprit comme suit :

1) Il y a d’abord notre matière. C’est l’élément « Mouvement (gymnastique : automassage dao-yin, assouplissement, musculation et qigong) » qui nous révèle les parties et les formes de notre corps oubliées et retrouvées (les mains, les pieds, les bras, les jambes, etc.), nos sensibilités et nos insensibilités (systèmes nerveux et sensoriel), nos mobilités et nos immobilités (articulation et souplesse), nos solidités et nos faiblesses (système musculaire), nos moyens d’action et nos limites (système locomoteur et propriocepteur), etc. L’élément « Mouvement » est le plus facile à intégrer.

2) En deuxième vient notre état. C’est le « Relâchement (détente) » qui nous révèle le dur et le mou, les contractions et les relâchements, le poids et la légèreté du corps, la distraction et la disponibilité, la retenue et l’abandon, etc. L’élément « Relâchement » est un autre niveau d’intégration.

3) En troisième vient notre chimie. C’est l’élément « Ouverture (respiration) » qui nous révèle les fonctionnements et les problèmes internes (systèmes : respiratoire, cardiaque, digestif, glandulaire et circulatoire), la fermeture et l’ouverture, etc. L’élément « Ouverture » permet une meilleure intégration.

4) En quatrième vient notre structure. C’est l’élément « Alignement (posture) » qui nous révèle les relations et le manque de relation des différentes parties du corps, l’unité et le manque d’unité des différentes parties de notre corps et de notre esprit, les relations et les séparations avec ce qui nous entoure, etc. Avec l’élément « Alignement » nous entrons dans l’intégration plus complète.

5) En cinquième vient notre esprit. C’est l’élément « Écoute (Qi) » qui nous révèle l’éparpillement et l’écoute, l’artificiel et le naturel, le plein et le vide, le permanent et l’impermanent, l’attachement et le détachement, la parade des pensées et des sens, etc. Avec l’élément « Écoute », notre corps et notre esprit fusionnent.

Les techniques du Taïjiquan opèrent donc sur cinq plans, ce sont les Cinq Éléments qui vont permettre l’intégration progressive de l’Homme avec le monde, du plus concret (la Terre) jusqu’au plus subtil (le Ciel).


LES ÉTAPES DU TAÏJIQUAN

Le monde est trop vaste pour en faire le tour. Les arts du Dao en saisissent l’essentiel par la simple imitation. Le Taïjiquan proposent des jeux pour imiter le naturel. Quelquefois, le naturel se manifeste et nous entrons dans le Dao. C’est comme le sommeil qui nous gagne, quand, à la fin de la journée, nous jouons à dormir. C’est un bon exemple de l’action du naturel. Mais, à l’opposé du sommeil, le Taïjiquan garde éveillé.

L’apprentissage du Taïjiquan se décompose en trois grandes étapes qui sont symbolisées par les trois sections des 108 Postures. La première section est le début de l’apprentissage et les premiers progrès. C’est « la Terre », où on expérimente le concret d’où découle la tranquillité. La deuxième section est le perfectionnement, une certaine aisance et une certaine maîtrise. C’est « l’Homme », où se révèle le mélange du concret et du subtil. Dans la troisième, on parvient au-delà de la technique où se produit la connexion avec l’essentiel. C’est « le Ciel », où on baigne dans le subtil qui apporte l’ouverture.

Les sages sont sages uniquement parce qu’ils appliquent les principes du Yi King. L’application du Yi King est uniquement mise en oeuvre par l’ouverture et la tranquillité… Qui pratique continuellement l’ouverture et la tranquillité accède à l’éveil. Livre de l’Équilibre et de l’Harmonie

L’apprentissage du Taïjiquan est bien plus que l’apprentissage de la forme des 108 Postures. La division des 108 Postures en trois sections dites « la Terre », « l’Homme » et « le Ciel » n’est un clin d’œil aux trois grandes étapes de l’apprentissage du Taïjiquan qu’on peut résumer comme suit :


1) LA TERRE Le début de l’apprentissage s’appelle « la Terre » car les jeux du Taïjiquan préparent d’abord le réceptacle, la terre fertile où se manifeste le Dao. Concrètement, il s’agit d’entreprendre une préparation physique de type qigong (externe) et d’entrer dans le mouvement, de découvrir un alignement grâce aux postures, puis la détente complète, la respiration profonde, le Qi (qigong interne) et le Dantian.

Exemple de techniques dans cette phase de l’apprentissage :

  • Des postures et des formes plus modernes et plus simples comme les 11, les 24 et les 108 Postures
  • L’alignement de la bascule du bassin
  • La respiration abdominale et thoracique
  • La grande détente de l’enracinement
  • Le Qi dans les mains
  • La découverte du Dantian


2) L’HOMME

Le milieu de l’apprentissage s’appelle « l’Homme » car les jeux du Taïjiquan qui deviennent plus raffinés amènent à une charnière entre le temps de la technique qui prépare « la Terre » et le temps de l’intégration, au-delà de la technique, où « le Ciel » se manifeste. « L’homme » se découvre par cette charnière. Cette charnière révèle l’homme. Concrètement, les cinq éléments (mouvement, alignement, détente, respiration, et Qi) s’intègrent les uns aux autres, leurs cycles s’amalgament et fusionnent. Faire et ne rien faire alternent.

Exemple de techniques dans cette phase de l’apprentissage :

  • Les postures et les formes plus vieilles et plus complexes comme les 6, les 13 et les 127 Postures
  • Les quatre phases de chaque mouvement du Taïjiquan
  • La relaxation profonde
  • La respiration par étages
  • La succession de la respiration abdominale et thoracique
  • La petite circulation du Qi
  • Le Qi dans la forme
  • La prise et le maintien du Dantian


3) LE CIEL

La partie la plus avancée de l’apprentissage s’appelle « le Ciel » car les jeux du Taïjiquan permettent de laisser le Dao s’exprimer à travers nous et de fusionner avec le vivant. Concrètement, la distinction entre les cinq éléments disparaît. Il n’existe plus de frontière entre le dehors et le dedans. L’espace et le temps sont abolis. Faire et ne rien faire s’annulent. C’est l’entrée dans la grande unité.

Exemple de techniques dans cette phase de l’apprentissage :

  • Les formes libres
  • La détente avec les battements du cœur
  • Les détentes symétriques
  • Les respirations électives avancées
  • La grande circulation du Qi
  • Le Dantian immuable
  • La Perle véritable
  • Le corps immatériel
  • Le vide/plein mental
  • Le vide/plein des sens



Merci à Jean-Pierre et Marie-Josée pour les photos !

Plus de photos de la Gaspésie et de nos Grands Stages d’été 2006, un diaporama, de la poésie, de la musique.

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