Yin/yang et forme/sans-fome



Le yin/yang occupe une place importante dans les traditions chinoises.

La « forme », le constituant le plus connu du taïjiquan et la « sans-forme », la notion la plus insoite du taïjiquan forment un couple qui se calque sur le yin/yang.

Qu’est-ce que le yin/yang ?

Qu’est-ce que la forme ? Qu’est-ce que la sans-forme ? 

 

 

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Yin/yang

Clarifions d’abord ce qu’on entend par yin/yang (yin 陰, yáng 陽).

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Le taïjitu ci-contre est le symbole du yin/yang.
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Il est plus fidèle à la tradition de dire « yin/yang » au lieu de « yin et yang » comme on entend souvent. Le yin n’est pas féminin, lunaire, sombre, humide, doux, froid, etc. tandis que le yang n’est pas masculin, solaire, lumineux, ardent, dur, chaud, etc. Le yin/yang ne désigne pas deux réalités mais deux facettes de la même réalité, tel le recto/verso d’une feuille qui ne peuvent exister l’un sans l’autre ou encore le haut/bas qui sont l’exacte opposée de la même chose.

Plus encore, la conjugaison des deux, ne représente pas une polarité antinomique, mais évoque le caractère rythmique de la vie. Le monde où nous vivons est un monde rythmique, (détails) celui de la succession des jours et des nuits, de la succession des saisons, etc, et ce caractère rythmique des processus naturels se retrouve dans notre organisme. Les rythmes du cœur ou de la respiration, la faim et la satiété, le sommeil et l’éveil, la vie et la mort. De la même façon, sans la sans-forme, la forme reste incomplète, elle a autant d’existence que le rêve. 

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Forme/sans-forme

Vue de l’extérieur, la forme (táo lù, 套 路) est un enchaînement de mouvements lents qui ressemblent à un combat.

Apprendre la forme c’est apprendre la forme et la « sans-forme ». La « sans-forme » n’est ni de l’informe ni du difforme. Tandis que l’informe s’écarte de la norme et que le difforme est une forme manquée. Le sans-forme n’est pas non plus l’absence de forme, c’est ce qui ne peut se définir dans la forme.

Il y a par exemple, il y a la pêche et la sans-pêche. La sans-pêche est tout ce qui n’est pas la pêche dans la pêche. Mais comment cela s’explique-t-il ? Voici les explications de Perceval :
C’est juste une canne et un fil et un caillou pour tendre le fil. C’est important que le fil soit tendu... sinon c’est n’importe quoi ... J’ai l’impression de faire partie d’un tout. Moi, le caillou, le fil, le lac, le ciel, c’est entier.
L’inspiration - Kaamelott - Livre IV


La forme/sans-forme du Taïjiquan reflètent le yin/yang de la tradition chinoise. La forme et la « sans-forme » ont besoin l’un de l’autre pour exister. Autrement dit, la forme sans la « sans-forme » a une existence fantomatique.

Apprendre le taïjiquan n’est pas apprendre la forme, du moins ce n’est pas ce qu’on comprends habituellement par « apprendre la forme ». Apprendre le taïjiquan revient plutôt à fréquenter le Naturel. Impossible à analyser et donc à comprendre, le Naturel ne peut être abordé qu’indirectement. Le Naturel est un Tout. Un Tout qui comprend tout ce qui existe dans le cosmos, des galaxies les plus lointaines jusqu’aux humain. Fréquenter le Naturel c’est fréquenter ce Tout, hors du morcellement construit pas notre esprit. Dans ce sens, les Treize constituants (détails) du Taïjiquan forment une constellation de techniques de 13 approches du Tout et retenons que la forme ne compte que pour un seul d’entre eux.

Les jalons d’apprentissage de la forme ne peuvent être séparés de l’apprentissage de l’ensemble des Treize constituants. Progresser dans la forme revient à impliquer tous les  constituants, tel que souligné dans les lignes suivantes.

Voici les jalons de l’apprentissage du taïjiquan sous l’angle de la forme/sans-forme :

En résumé, grâce aux 13 constituants, la forme mène à la sans-forme et cette dernière permet à la forme d’exister complètement.  

  • La forme incomplète
    Au début, la forme n’est pas connue. Au cours de l’apprentissage, elle apparaît graduellement. Si on s’arrête à cette étape, sans compléter l’apprentissage de la forme, l’apprentissage reste à son plus bas niveau.
    Constituants principaux à l’œuvre dans cette étape : posture et manœuvre
  • La forme achevée
    Après un certain temps, il arrive que la forme soit mémorisée. Elle semble alors achevée. La forme complète semble définitive mais ne l’est pas. L’objectif n’est pas la perfection mais le Naturel. Cette étape est souvent confondue avec l’aboutissement du taïjiquan. Bien qu’importante elle n’est en fait qu’un jalon de l’apprentissage.
    Constituants principaux à l’œuvre dans cette étape  : mouvement, détente, respiration, alignement et Qi
  • La forme perfectible
    Exercée correctement, la forme révèle des raffinements de plus en plus subtils. Ceux-ci demandent des corrections de plus en plus nombreuses dont le nombre croit exponentiellement. On risque alors de se perdre à cette étape qui marque le début du « sans-forme » mais qui n’en est que le prélude.
    Constituants principaux à l’œuvre dans cette étape  : phases et shì (effort naturel)
  • L’apparition de la « sans-forme »
    La persévérance dans les raffinements conduit à découvrir une certaine spontanéité qui se manifeste dans la forme. On découvre que certains aspects de la forme échappent à notre contrôle. Souvent renouvelée, la forme est source à la fois de surprise et de floue. Nous sommes dès lors dans l’antichambre du « sans-forme », il faut continuer.
    Constituant principal à l’œuvre dans cette étape  : yì (action naturelle)

    La sans-forme c’est ce qui ne peut se définir dans la forme.

  • L’établissement de la « sans-forme »
    De plus en plus, la spontanéité l’emporte sur la volonté dans l’exécution de la forme. À ce stade, la forme semble même avoir été remplacée par la « sans-forme ». Chaque moment de la forme est devenu unique, une succession de « premières fois » (détails). Imprégnée de la spontanéité, le règne de la « sans-forme » est une étape très avancée de l’apprentissage du taïjiquan. Cependant il n’en est pas encore l’aboutissement.
    Constituant principal à l’œuvre dans cette étape  : zhì (état naturel)
  • La forme et la « sans-forme » harmonisées
    Une fois la « sans-forme » complètement révélée, la forme qui semblait avoir été supplantée par la « sans-forme » refait son apparition. Les apparitions alternent avec les disparitions. À la fois volontaire et spontanée, forme et « sans-forme » ne forment plus qu’un ensemble harmonisé indéfinissable, à la fois volontaire et spontané mais aussi à la fois ni volontaire ni spontané. Forme et sans-forme apparaissent à la fois deux et à la fois un. Devenus inséparables, indissociables mais aussi encore distinct, ce qui est maintenant forme/sans-forme est une porte ouverte sur les flots du Naturel.     
    Constituant principal à l’œuvre dans cette étape  : xìn (source du Naturel)

Les deux ou trois premières étapes sont relativement facile à comprendre tandis que les suivantes sont difficile à cerner, même avec les mots la plus raffinés. Rien dans l’expression orale et écrite ne peut éclaircir les chose. La cogitation ne donne absolument rien, il faut s’y rendre. Cela peut ressembler à la montée d’un escalier où les quelques marches à proximité sont faciles à distinguer tandis que les suivantes ne pourront être bien appréciées que plus loin, au cours de la progression.

« Le plus grand apport de connaissance du 20e siècle a été la connaissance des limites de la connaissance » Edgar Morin

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Étapes/sans-étape

Toutes ces explications des étapes de l’apprentissage du Taïjiquan ont quelque chose d’erroné. Ces jalons ne sont ni tels que présenté ni dans l’ordre présenté, ce sont plus des niveaux d’approfondissement que des étapes. Par ailleurs, le Naturel ne s’acquiert pas, il est déjà là. Bienvenue dans le sans-étape. Bien qu’utiles pour éviter de s’égarer les étapes existent bel et bien, mais aussi, et en même temps, il n’y en a définitivement pas. Oublions la logique à laquelle nous sommes habitué depuis Aristote et qui nous a été bien utile jusqu’à présent. Échappant à cette logique, il y a donc étapes et sans-étape. 

À l’instar du yin/yang, il y a donc la forme/sans-forme et les étapes/sans-étape.


On ne peut définir la sans-forme. Ou bien on se tait, ou bien on se contente de l’évoquer, ou bien, à nos risques et périls, on tente quand même de l’expliquer...

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DE PLUS...

Qu’en est-il de la forme dans le Gongfu et le Qigong ? 

Gongfu

Il s’agit ici du Gongfu de la Voie Interne tel le Changquan enseigné à notre école.

Ce qui porte le nom de « forme » dans le Taïiquan s’appelle « tao » dans le Gongfu. Tandis que la forme s’exécute lentement, le tao quant à lui s’exécute rapidement. La forme/sans-forme s’applique aussi au Tao du Gongfu. 

Qigong moderne

Il s’agit ici du Qigong tel qu’on l’entend généralement en Occident tel les 8 Pièces de Brocart, et les 36 exercices du Liangong.

Dans le Qigong externe moderne, lors d’une séance, chaque posture peut-être répétée plusieurs fois et/ou peut-être reliée à une ou plusieurs postures différentes. La séance de Qigong devient alors la forme/sans-forme.

Qigong primitif

Il s’agit ici du Qigong peu connu en Occident qui consiste à effectuer une séance où les mouvements qui s’enchaînent sont à chaque fois différent. 

Dans le Qigong primitif, la séance tient lieu de forme/sans-forme.  

Qigong interne

Il s’agit ici du Qigong le moins connu en Occident qui consiste à effectuer une séance sans mouvements apparents, principalement articulé autour du Qì (Chi, énergie vitale).  

Dans le Qigong interne, la séance tient lieu de forme/sans-forme. Sans entrer dans les détails, contrairement au Taïjiquan, au Qigong moderne et au Qigong primitif, dans le Qigong interne, au départ, il n’y a ni forme ni sans-forme, mais le Qigong interne permet d’y arriver.      









Forme/sans-forme