Savoir et savoir-faire !

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茶道 (Chádào)
L’art chinois du thé
en Chine.

 

 

Une des grandes difficultés de l’apprentissage des arts chinois dans leur version ancienne provient de l’écart entre la notion de « savoir » et celle de « savoir-faire ». Surgit alors une confusion qui touche aussi bien les plus débutants que les élèves très avancés.

En bref : les activités de notre école appartiennent au savoir-faire et ne contiennent aucun savoir enseigné pour lui-même. Une confusion s’installe quand le professeur donne des explications pour effectuer la technique. Par réflexe celles-ci sont souvent confondues à tort avec un enseignement théorique.

 

 

 

Origine de la confusion

En simplifiant, en Occident, le savoir est prioritaire et précède le savoir-faire. Ce qui correspond à l’adage populaire :  « Il faut réfléchir avant d’agir ». Ainsi se développe d’abord les sciences à partir desquelles sont ensuite issues les technologies. Dans notre monde, la connaissance intellectuelle est un grand objectif. Tous les systèmes éducatifs modernes sont dominés par le savoir : la théorie, l’habileté cognitive, la mémorisation et l’acquisition de concepts. Il y a bien le développement des compétences techniques, artisanales, artistiques, domestiques ou sportives, mais elles sont toutes, à des degrés divers et de multiples façons, subordonnées aux connaissances intellectuelles. Dans la pensée populaire, les connaissances intellectuelles sont supérieures à toutes les compétences pratiques. Donc, rien de surprenant que par réflexe, toute explication se voit transformée en source de savoir, même quand celle-ci ne sert qu’à perfectionner un savoir-faire et même si, aussi incroyable que cela puisse paraître, même si nous sommes prévenus de la nuance.     

« La chose la plus subversive, c’est la nuance. »
Dany Laferrière

Il n’y a pas si longtemps, Dany Laferrière répliquait comme suit à une journaliste qui insistait pour obtenir une réponse à des questions tirées de phrases de son ouvrage : « Je ne vous dirai pas ce que je pense moi-même, comme individu. C’est privé. » Les interrogations de la journaliste concernaient les assertions des personnages des romans de Dany Laferrière et leur résonance avec le monde actuel. Ce dernier a ajouté :  « Je ne vois vraiment pas pourquoi vous interrogez un écrivain sur l’actualité. Je ne suis pas un essayiste. » La journaliste obéissait ainsi à son conditionnement d’occidentale de vouloir donner une valeur de « savoir » (interprétations de l’actualité, vision du monde) à un procédé de « savoir faire » (phrases de roman).

Bob Dylan a souvent donné des répliques équivalentes à des journalistes qui, dès le début de sa carrière, le questionnaient sur le sens à donner à certains textes de ses chansons et sur leur à propos par rapport à l’actualité. Il répondait invariablement : « Mon métier est d’écrire des chansons, écoutez-les, tout y est et je n’ai rien à rajouter. » Il s’était ainsi souvent mis à dos de nombreux journalistes.

À l’opposée, dans la chine ancestrale, le savoir-faire occupe la première place. Par le passé en Occident, on constate que le savoir-faire occupait aussi une place de premier choix, il suffit de se référer aux corps de métier, aux artisans et aux corporations tout au long de l’histoire de l’humanité.

Pour conserver l’esprit de la chine ancestrale dont ils sont issus, le taïjiquan, le qigong et le kung-fu tel qu’enseignés dans notre école le sont exclusivement tel des savoir-faire. Donc, nous n’enseignons ni de la théorie ni de la philosophique et ni une vision du monde. Malgré des apparences trompeuses, les idées émises dans nos cours ne font que servir de contexte pour la compréhension des consignes pour effectuer correctement les techniques.

Il est notoire que les Chinois n’ont pas développé des philosophies mais des pensées. Ils n’ont pas élaboré des sciences mais des savoir-faire. À titre de référence ...

C’est dire que la sagesse confucéenne n’a pas d’« idée » arrêtée. Immergée dans un monde entièrement circonstanciel, elle ne fait qu’« indiquer » les voies possibles, et ne se soucie que d’« inciter » à prendre une décision ou à agir. Son intention n’est pas de dire la vérité, ni même d’induire ou d’illustrer une opinion arrêtée: « D’un bout à l’autre des Entretiens, Confucius ne fait, au fond, que des "  remarques " . » 
Marc Ragon, dans un commentaire sur « Un sage est sans idée ou l’autre de la philosophie » de François Jullien (Seuil, 1998).

C’est la question que j’aborde dans « Un sage est sans idée ». Avancer une idée, c’est par là même en laisser tomber d’autres, les rejeter dans l’ombre ; ne plus tenir tout le réel à égalité. Or un sage est un sage précisément parce qu’il ne veut pas sombrer dans la partialité. La sagesse en Chine a été comprise largement comme une disponibilité. On ne s’arrête pas dans une position, dit Confucius. Or, dès lors qu’elle s’exprime en thèse, la pensée court le risque de " poser " ce qu’elle avance (thesis, en grec). Et dès lors qu’on pose, il y a ce qu’on ne pose pas. C’est assez vrai : tout grand philosophe s’aveugle quelque part, l’acuité qui en fait un grand philosophe ne va pas sans une certaine cécité. Le sage fait le choix inverse, qui est de tenir tout à égalité, comme dit Tchouang Tseu. Cela nous apprend à concevoir ce que peut signifier penser sans prendre position, maintenir sa disponibilité, penser comme tout le monde. Être non pas le philosophe qui cherche à penser autrement, mais celui qui pense comme tout le monde pense, et donc, celui dont le point de vue coïncide avec tous les points de vue. Dans ce livre, j’essaye de montrer ce que pourrait être penser sans prendre position.
François Jullien, Source

Nos cours concernent uniquement du savoir-faire

Nos cours ne contiennent aucun savoir enseigné pour lui-même

Des éclaircissements plus détaillés sont nécessaires, car effectivement le professeur donne des explications, fait des liens théoriques, raconte des histoires, se réfère à des philosophies et à des visions du monde, évoque certaines valeurs et certaines croyances. Cependant, et là se trouve une nuance importante, il ne les enseigne pas pour eux-même. Ce qui semble un enseignement théorique ne sert qu’à situer la technique dans le contexte qui a présidé à sa création pour l’exécuter avec la plus grande précision possible. Ce sont des explications « jetables ». Une fois la technique apprise, l’explication n’a plus aucune pertinence, sauf peut-être de faciliter l’apprentissage d’une autre technique de même mouture.

Pour paraphraser Marc Ragon cité plus haut, l’explication donnée par le professeur ne fait qu’«indiquer» les voies possibles, et ne se soucie que d’«inciter» à prendre une décision ou à agir. Son intention n’est pas de dire la vérité, ni même d’induire ou d’illustrer une opinion arrêtée. L’élève reste libre. On ne lui demande ni de croire à des histoires ni d’adhérer à des énoncés ni de changer d’opinions, mais seulement de comprendre comment exécuter correctement la technique. Il peut par la suite, s’il le désire,  inventer ses propres histoires et développer ses propres énoncés et ses propres opinions.

Il arrive qu’un élève manifeste son désaccord devant les propos du professeur. cependant, l’apprentissage ne consiste pas à être d’accord ou non mais à perfectionner la technique.

Imaginez un professeur qui propose un exercice de calcul suivant : « Sachant que votre père mesure  68" et que son voisin mesure 10" de plus que lui, quelle est la taille de son voisin ?  » 
Dans ce contexte, quel est la pertinence de la taille réelle de votre père et de son voisin ?

Nous enseignons de l’art, pas la théorie de l’art

Nous enseignons l’art du taïjiquan, l’art du qigong et l’art du kung-fu, au même titre que les innombrables arts chinois, tel l’art chinois du thé.

Nous enseignons de l’art, pas la théorie de l’art.   

La cérémonie du thé (Chádào) en Chine.
Par Georges Charles

Il en est de même des propos de ce billet. Vous pouvez être d’accord ou non avec ceux-ci, cela n’a aucune importance, ils n’ont de pertinence que pour l’apprentissage de nos techniques.

« Le langage ne doit pas viser à communiquer un savoir, mais à établir des liens de conformité avec l’ordre naturel spontané » 
Grande étude, texte de tradition confucéenne

Faut-il le dire ? Nous respectons l’opinion de ceux qui sont en désaccord avec nos propos. Chacun peut garder ses opinions et ses positions. Nous ne sommes pas opposés au savoir théorique et à son enseignement. Nous reconnaisons son importance. Cependant, notre expertise se situe au niveau du savoir-faire et non l’inverse. Nous ne somme pas opposé aux enseignements théoriques et philosophiques, ni même aux formations qui contiennent une vision du monde, qui transmettent des valeurs et des croyances. Cependant, tout ceci ne nous concerne pas.

Quant à la science, tu en fournis seulement le semblant à tes élèves, et non pas la réalité. Car, après avoir beaucoup appris dans les livres [le savoir] sans recevoir d’enseignement [le savoir-faire], ils auront l’air d’être très savants, et seront la plupart du temps dépourvus de jugement, insupportables de surcroît parce qu’ils auront l’apparence d’être savants, sans l’être.
Socrate

 

Plus d’information sur les méthodes chinoises en suivant le lien suivant :
On peut être d’accord ou non avec les propos du lien suivant. Nous les proposons uniquement dans la perspective de favoriser une meilleure compréhension des consignes enseignées dans notre école.
Connaître, apprendre, transmettre selon les sagesses chinoises.

 

Joies !

Parce que nous désirons préserver un héritage très ancien, nos méthodes sortent de l’ordinaire et peuvent surprendre.

Afin de signaler l’originalité de notre école et pour faciliter l’apprentissage de nos élèves, on trouve dans nos infolettres et dans notre site Internet (sous l’onglet « Joie ») des références dont l’originalité s’apparentent à nos procédés et à nos méthodes. Quelquefois, elles peuvent aider à interpréter avec plus de justesse les propos que nous tenons dans nos cours.

 

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茶道 (Chádào)
L’art chinois du thé en Chine.