Embrasser avec le corps et l’esprit

QU’EST-CE QUE LE TAÏJIQUAN ?

Selon Catherine Despeux, le Taïjiquan (Tai chi) est « une technique de combat, une discipline psychosomatique, un sport popularisé, une gymnastique, une technique thérapeutique, une technique taoïste de longévité et un Art de longue vie ». Le Taïjiquan est aussi « une pratique unissant le ciel, la terre et l’homme... dans un retour au naturel, à la spontanéité. »
(Taïjiquan, Guy Trédaniel, 1981)

À cela, Roland Habersetzer ajoute que le Taïjiquan est une « relaxation en mouvement, un Yoga chinois, une prise de conscience et une sagesse de son corps, un exercice thérapeutique, une école de maîtrise de soi et un retour à l’unité primordiale à travers la recherche d’une force qui ne s’appuie pas sur le développement musculaire, mais sur la concentration de l’énergie interne que possède tout homme et qui en fait une parcelle de l’univers. »
(Taïjiquan, Amphora, 1988)

Jean Gortais rajoute à son tour que le Taïjiquan est « une méditation, un Art du mouvement, une pratique du souffle »
(Taïjiquan, Le Courrier du Livre, 1981)

Gu Meisheng, créateur du style Guo complète en mentionnant que « Le Taïjiquan demeure avant tout un Art d’éveil et d’ouverture. »


LE TAÏJIQUAN PEUT MENER À UNE COMPRÉHENSION GLOBALE


Toutes ces définitions du Taïjiquan sont assez complexes et difficiles à comprendre. La beauté du Taïjiquan c’est qu’il n’y a rien à comprendre au sens « d’embrasser par la pensée ». Le Taïjiquan peut mener à un raffinement de la sensibilité et à une compréhension globale, au sens « d’embrasser avec son corps et son esprit ».

Supposons que vous commencez le Taïjiquan, comme il m’est arrivé il y a plusieurs années, en ayant fait peu ou pas d’activités corporelles auparavant. Votre sensibilité et votre compréhension globale pourraient traverser quatre phases. Au fil de votre progression dans le Taïjiquan, vous pourriez faire l’expérience de l’absence, du malheur, du bonheur et de la lumière.

LE GANT DE CRIN
Prenons l’exemple de la peau et du gant de crin. La première fois qu’on utilise le crin sur la peau, cela « fait mal », on a l’impression d’une torture. C’est un manque de sensibilité. Avant l’utilisation du crin, les ramifications nerveuses de la peau, privées de sollicitations adéquates, sont endormies. Cette sensibilité presque nulle c’est « l’absence ». Les premières utilisations du gant de crin réveillent la sensibilité, mais cela se fait souvent de façon désagréable. Ce réveil, cette « sensiblerie » c’est le malheur. » Après plusieurs semaines d’utilisation du crin, l’agréable succède au désagréable. La peau a retrouvé son tonus et en redemande. Le passage du crin amène une peau rosée et chaude, c’est « le bonheur. » Après plusieurs mois d’utilisation du crin, le bonheur font place à la profonde satisfaction d’un besoin essentiel. La peau a retrouvé son état naturel, c’est « la lumière. »

Dans le Taïjiquan, ces phénomènes sont plus importants.


Le corps absent

Quand le corps est privé de mouvement, de respiration, de détente, d’alignement et d’écoute, il devient absent.
 

Expérience : Levez–vous et placez vos pieds à peu près de la largeur des épaules.

Faites-le avant de lire la suite…


Il y a fort à parier que, durant l’expérience, vous avez regardé vos pieds afin de les écarter de la largeur des épaules. Vos pieds sont pourtant connectés directement à votre système nerveux. Pourquoi alors avoir regardé avec vos yeux ? Vos pieds ne peuvent-ils pas bouger et se déplacer sans passer par vos yeux ? Ce n’est qu’un exemple qui démontre que, comme la majorité de personnes, nous n’habitons que très peu notre corps. Le corps est absent. Le corps est devenu une idée, un concept. C’est aussi le corps object. Nous savons ce qu’est un corps mais notre corps est d’abord un souvenir. Notre sensibilité est réduite à son minimum. Nous sommes complètement submergés par notre mental qui prend toute la place. En y repensant, nos journées ne semble-t-elle pas se dérouler quelquefois comme un rêve ?

Les premières expériences du Taïjiquan nous permettent de découvrir que le corps est absent. C’est habituellement une expérience désagréable, mais ce n’est que transitoire. Il ne faut pas s’y arrêter mais continuer. Les retrouvailles avec notre corps débutent vraiment quand nous réalisons son absence.


Le corps malheureux

Avec le Taïjiquan, le corps qui se réveille le fait souvent de façon désagréable. Il peut y avoir même des malheurs.

Le Taïjiquan transforme notre corps absent en corps de malheur. Nous retrouvons nos raideurs, notre souffle court, notre manque d’équilibre, nos faiblesses musculaires, notre manque de souplesse, notre déficit d’attention, etc. tout ce que nous avions peut-être réussi à oublier. Nos rêveries s’émiettent sur les durs écueils de la réalité.

À ce moment, nous pouvons commettre une grave erreur. Celle de penser que le Taïjiquan nous demande beaucoup. Au contraire, le Taïjiquan nous donne. Ce que nous ressentons, ce sont des raideurs qui nous quittent, la fin de notre souffle court, le retour de notre équilibre, de notre force, de notre souplesse et de notre attention. Ce que nous percevons comme un malheur est simplement le commencement d’un bonheur.


Le bonheur du corps

Avec le Taïjiquan, les muscles se raffermissent, notre respiration s’approfondit, notre équilibre s’améliore, notre souplesse augmente et notre écoute s’élargit.

Après une séance de Taïjiquan, nous ressentons une bonne fatigue et nous savourons une bonne chaleur. Notre appétit s’ouvre, notre goût s’affine, le sommeil nous vient facilement et nos besoins nous apparaissent clairement. C’est la santé, la bonne humeur, la joie de vivre. Le corps absent et le corps malheureux ont laissé la place au bonheurs du corps.


Le corps de lumière

Avec un peu plus de temps, nous plongeons tout entier dans le Taïjiquan, avec notre corps et avec notre esprit. Notre sensibilité se raffine. Le corps cesse d’être un poids, l’esprit est de moins en moins troublé. Le corps n’est plus un objet, l’esprit n’est plus un sujet. L’image, l’idée et la rêverie que nous avons de notre corps ne sont pas le corps. Le corps n’est pas un fardeau et n’est pas non plus une exaltation. Il n’y a pas un corps et un esprit, il y a un corps/esprit. Il y a une sensibilité réelle qui s’exprime. C’est tout et c’est bien suffisant. Le corps de lumière a remplacé le bonheur du corps.

C’est alors que la compréhension immédiate peut se produire, celle qui embrasse autant avec le corps et qu’avec l’esprit.


Embrasser avec le corps et l’esprit

Comme nous le disions plus haut, dans le Taïjiquan, il n’y a rien à comprendre au sens « d’embrasser par la pensée ». Le Taïjiquan peut mener à un raffinement de la sensibilité et à une compréhension globale au sens « d’embrasser avec son corps et son esprit ».

Il n’y a donc pas lieu de trop s’encombrer l’esprit avec ces histoires d’absence, de malheur, de bonheur et de lumière. Il y a bien quelque chose de semblable qui peut se produire. Ce ne sera pas nécessairement dans cet ordre chronologique. Ce ne sera pas non plus nécessairement avec le Taïjiquan. Le Taïjiquan peut seulement nous permettre de mieux poser les bonnes questions. Il ne nous donne pas de réponses.

D’autant plus que…
Nous ne sommes pas un collage : un tronc, des bras, des jambes avec une tête.
Nous ne sommes pas un plombier, un médecin, une ballerine, un homme, une femme, un être humain.
Nous ne sommes pas un esprit, un corps.
Nous ne sommes pas des pensées, des os, des muscles, de la peau, des émotions.
Nous ne sommes pas ce que nous pensons que nous sommes.
Nous ne sommes pas ce que nous imaginons, ce que nous rêvons et ce que nous nous souvenons que nous sommes.
Nous ne sommes pas ce que les autres pensent ou nous disent que nous sommes.
Nous ne sommes pas ce que les livres, les textes, aussi anciens, aussi sacrés soient-ils nous disent que nous sommes.
Nous ne sommes pas ce que les artistes, les scientifiques, les philosophes, les sages, les prêtres et les prophètes nous disent que sous sommes.

La rue, la maison, la montagne et la fleur ne sont pas une rue, une maison, une montagne et une fleur.

"La carte n’est pas le territoire qu’elle représente"
"Quoique vous puissiez dire d’une chose qu’elle est, elle ne l’est pas !"

Alfred Korzybski, fondateur de la “sémantique générale

Voici un problème de "perception" limitée, où principalement l"’audition" entre en jeu avec différentes interprétations.
Une grand-mère américaine et sa jeune et ravissante petite-fille, étaient, avec un officier roumain et un officier nazi, les seuls occupants d’un compartiment de chemin de fer. Le train traversait un tunnel sombre et, la seule chose que l’on entendit fut le bruit d’un baiser sonore suivi d’une gifle vigoureuse. Lorsque le train déboucha du tunnel, personne ne souffla mot, mais la grand-mère se disait en elle même: "J’ai quand même bien élevé ma petite-fille. Elle saura se débrouiller dans la vie. Je suis fière d’elle." La petite-fille, elle, se disait "Allons, grand-mère est assez âgée pour ne pas s’offusquer d’un petit baiser. D’ailleurs ces garçons sont gentils. Tout de même, je ne lui savais pas la main si lourde." L’officier nazi méditait: "Ces roumains quand même, comme ils sont astucieux. Ils volent un baiser et s’arrangent pour que ce soit le voisin qui reçoive la gifle." L’officier roumain, lui, contenait mal son hilarité: "Comme je suis malin," pensait-il, "je me suis baisé la main et j’ai flanqué une gifle au nazi."
Le rôle du langage dans les processus perceptuels.

À propos, que sommes-nous donc ?



Tizersen Y. - Été 78 (Au revoir Leznin)


Pablo Picasso - Baigneuse à Dinard